Escapade au Caire

Peter Small sortit précipitamment de sa baignoire, enfila une sortie de bain et réussit à saisir le combiné téléphonique dans le couloir avant que son interlocuteur ne raccroche.

- Ah, Christine, c'est vous ?
- Comment allez-vous ?
- Moi, très bien.
- Mais vous avez l'air tout essoufflé. Vous avez monté l'escalier en courant, ou quoi ?
- Non, je sors de mon bain. Le temps de décrocher mon téléphone....
- Peter, ne me dites pas que vous n'avez pas de … portable !
- Christine, je vous promets que je vais m'en occuper….
- Ah, je vous imagine. Vous devez avoir en main le vieux combiné en bakélite noire, à cordon spiralé, hérité de votre mère.

Il préféra ne pas répondre.

- J'ai une proposition à vous faire, ami. Que faites-vous en janvier ?
- Eh bien, je fais comme tous les Parisiens. Je regarde tomber la pluie.
- Qu'est-ce que vous diriez de partir vers le soleil ?
- La Martinique ? Vous voulez vous faire un bronzage ?
- Non, Peter, l'Egypte. Shandrah a du monde à voir, là-bas: un de ses cousins a un emploi au Musée du Caire.. Il veut en profiter pour nous proposer une sorte de voyage initiatique.
- Un … voyage initiatique !
- Vous connaissez l'Egypte ?
- Euh.. j'ai lu quelques livres.
- Shandrah connaît le pays.
- Shandrah connaît tout, vous le savez bien….
- Peter, vous dites oui, n'est-ce pas ?
- Bon, je vais appeler l'ambassade d'Egypte.
- Pourquoi faire ?
- Mais, pour demander un visa !
- Peter, il n'y a plus de visa depuis des années. Il n'y a pas non plus de vaccinations. Vous n'avez besoin que d'une valise.
- Hmmm… ça s'est simplifié.
- Mais oui, Peter, ça s'est simplifié. J'appelle Shandrah et il nous arrange tout cela immédiatement.

Quelques semaines plus tard ils étaient dans un avion. Le ciel était limpide.

- Regardez, Peter, le Nil, c'est extraordinaire !

Dix mille mètres plus bas on voyait s'étirer un mince ruban vert entre deux immensités de désert.

- Ce pays est une bande de terre qui ne vit que grâce à ce fleuve.

Shandrah se tourna vers Small :

- L'Egypte, c'est une couche de limon posée sur du sable. Quand vous serez là-bas vous serez étonné de ce que vous verrez. Il y a des régions du pays où la largeur de la terre n'excède pas quelques kilomètres. C'est la partie où se trouve le limon et qui est irrigué. Et vous savez que depuis la construction du barrage d'Assouan cette irrigation est maintenant totalement contrôlée, ce qui n'a pas que des avantages. Mais ça, c'est un autre problème. Dans ces régions où l'Egypte est aussi étroite on passe sans transition d'une terre porteuse de végétation et de cultures vivrières à un désert de sable des plus arides.
- Autrement dit ce pays est comme scotché sur le sable.
- Tout à fait.

Small se pencha une fois de plus vers le hublot pour admirer ce prodige.

- C'est un pays complètement linéaire.
- Ce qui explique a son histoire. L'Egypte est comme un tunnel, avec deux accès, un au nord, l'autre au sud. Sur ses flancs le pays n'a jamais redouté les invasions. Comment attaquer une région qui a toujours été convoitée pour ses richesses en devant au préalable traverser des milliers de kilomètres de désert ? C'est techniquement impossible. Donc cette Egypte-tunnel n'avait que deux ennemis à redouter : les Sémites, au nord et le Nubiens, au sud. Sur tous les frontons des temples, au pied de multiples statues ces deux ennemis héréditaires sont toujours représentés. Le nubien est noir.
- Et le Sémite ?
- Le Sémite est un peu caramel.
- Mais, ces Egyptiens, de quelle couleur étaient-ils ?
- C'est une race étrange, mystérieuse.
- Si les statues étaient porteuses de couleurs, alors il doit être facile d'apporter la réponse, non ?
- Ca n'est pas si simple. Il y a une part de symbolique dans la couleur. Ainsi les hommes sont représentés avec une teinte brun rougeâtre, alors que les femmes sont blanches comme du lait. Quand nous irons au musée du Caire, vous verrez une statue célèbre, représentant &&&&. Quand ces statues furent découvertes, sur le site de Meidoum, à &&& km au sud du Caire, elles étaient en parfait état de conservation. Et elle le sont toujours. Comme vous le verrez, la femme de cet &&& est recouverte d'un enduit qui est blanc comme du lait. Lui a une superbe moustache style 1900. Ils sont magnifiques tous les deux. Ils ont aussi une chose que les Egyptiens aimaient bien mettre sur les statues humaines. Leur yeux sont équipés de cristallins en &&& cristal de roche. Ils ont un iris en émail. Ces détails simulent parfaitement les yeux des humains. Quand en &&& ces statues furent découvertes, les fellah qui déblayaient la tombe s'enfuirent, terrifiés, en s'écriant " il y a deux personnes vivantes là-dedans ".
- Ca ne répond pas avec précision à la couleur de la peau des phraraons.
- Pas vraiment. On sait qu'à la fin de l'empire le pouvoir passa entre les mains de pharaons noirs, de type négroïde. Si on en croit leur statuaire et si celle-ci est fidèle, ce devaient être des êtres magnifiques, grands, bien proportionnés, larges d'épaules si tant est que ces statues reproduisent réellement l'exacte morphologie de ce gens. L'idéalisation n'est pas à exclure. Vous avez d'abord un principe de base concernant la taille. Plus le personnage est important, plus il est grand. Il est ainsi difficile de savoir combien mesuraient exactement Ramsès II ou Aménophis III. Par ailleurs la statuaire égyptienne a une fonction que l'on pourrait qualifier de publicitaire. Mais dans d'autres cas on peut penser que le personnage qui a souhaité que l'on fasse " son double " pouvait ressembler d'assez près à ce que l'artiste a produit. Il y a au musée du Caire un dignitaire qui était nain. Il est représenté à côté de son épouse. On n'a alors pas cherché à accroître artificiellement sa taille. Elle, est assises sur un fauteuil et lui est accroupi sur le fauteuil voisin.
Sur les frontons de tous les temples d'Egypyte vous verrez se rééditer inlassablement la scène stéréotypique rituelle : le pharaon, armé de sa massue, s'apprêtant à fracasser la tête de ses ennemis, qu'il tient par leur cheveux. On trouve toujours le couple Sémite-Nubien. Quand la couleur a subsisté, car vous savez peut être que tous les temples égyptiens étaient entièrement peints, le nubien est un noir.

Christine intervint.

- A propos de l'apparence physique il y a aussi l'exemple d'Aménophis IV, rebaptisé Akhenaton, le pharaon hérétique. Les statues le représentant le montre avec des épaules étroites et un ventre proéminent.
- De plus, compléta Shandrah, Akhenaton a aussi tenu à se faire représenter dans des attitudes familières, intimes, jouant avec ses enfants.
- Si on excepte la largeur d'épaule et le petit ventre, je connais un homme qui m'a toujours semblé être le sosie d'Akhenaton. C'est Grichka Bogdanoff. Il a le même nez, les mêmes yeux en amande et surtout le même menton. Il y a une superbe statue de lui au musée du Louvre. J'ai toujours pensé que la ressemblance était frappante.

Akenathon ( musée du Louvre )


Small se mit à rire.

- J'ai connu ces deux jumeaux, dans le temps. S'il y a vraiment une parenté réelle entre Grichka et Akhénaton, cela tendrait à démontrer une chose.
- Quoi ?
- Que les Egyptiens sont des extraterrestres.
- Ce sont de vrais jumeaux ?
- Non, mais ils se ressemblent quand même suffisamment pour que beaucoup, qui n'aient pas l'oeil exercé, aient pu les confondre. Il y a bien des années, quand ils avaient démarré leur émission " Temps X ", Igor, l'autre Bogdanoff, avait une amie, une américaine nommée Bonnie, dont il était très épris. Mannequin, elle était fort belle et fort charmante.
- Vous l'aviez rencontrée ?
- Oui, quelque fois. Elle aussi était très amoureuse d'Igor. Mais après les quelque temps mois d'une liaison elle a voulu le grand jeu : le mariage, des enfants. Igor ne se sentait pas prêt. Alors l'Américaine lui a mis le marché en main : "ou tu m'épouses, ou je retourne aux Etats-Unis ! ".
- Et alors ?
- Igor a refusé et Bonnie, en larmes mais bien décidée, a pris le premier avion et est repartie aux Etats-Unis. Cela a beaucoup contrarié Igor qui était lui aussi était assez épris.
- Il arrive que cela se termine comme ça.
- Oui, mais là s'est situé un épisode assez cocasse.

Les yeux de Christine de Montmirail se mirent à briller.

- Racontez, Peter.
- Eh bien lui a décidé d'aller la rejoindre sur la côte ouest.
- Et comment sont débrouillés les jumeaux pour leur émission de télévision ?
- C'est là que se situe le gag. Pendant qu'Igor essayait en vain de convaicre Bonnie de revenir avec lui en France, son jumeau se retrouvait seul sur le plateau de TF1
- Et alors, qu'est ce qui s'est passé ? Temps X a toujours été un dialogue permanent où les deux se envoyaient sans cesse la balle, non ?
- C'est tout simple : Grichka a tenu les deux rôles, pendant des mois, jusqu'à ce qu'Igor revienne et personne n'y a vu que du feu.

L'avion se posait déjà sur l'aérodrome du Caire. Après avoir accompli les formalités Shandrah retrouva son parent, un certain Hussein. Un taxi les attendait devant la porte, qui le conduisit à un hôtel située à portée de fusil des Grandes Pyramides.


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