Hors Corps

9 mars 2006

 

Peter Small se dressa dans son lit. La pleine lune illuminait le balcon de la chambre d'hôtel d'une lueur blafarde. Il devait être quelque chose comme deux ou trois heures du matin. Il se prit à parler tout haut :

- J'ai dû manger quelque chose qui n'est pas passé.

Il songea à aller chercher un cachet dans sa trousse, dans la salle de bains, mais ses jambes refusèrent de le porter là-bas. C'était normal : ses pieds ne touchaient pas le sol.

- On fait vraiment de drôles de rêves, parfois, se dit-il.

Il leva les yeux vers le plafond et ce simple geste le fit s'élever. Il s'attendait à subir un choc, mais non. Il ne ressentit rien quand il traversa le toît de l'hôtel.

- Normal, dans un rêve .....

Il était maintenant à une bonne dizaine de mètres au dessus du toît du bâtiment. La Lune était pleine et éclairait le plateau de Giseh, tout proche. Le lieu semblait l'attirer irrésistiblement. Il laissa les choses se faire comme le passager d'un véhicule qui échapperait à son contrôle. En contre-bas il voyait le village des ouvriers, avec ses maisons minuscules constituées d'une unique pièce, agencées comme les blocs d'une ville new-yorkaise, jouxtant le parc aux animaux destinés à la boucherie.

C'était bien un rêve, car aujourd'hui cette ville n'existe plus. Il n'y a que des vestiges qu'on retrouve en creusant le sol.

Il pouvait voir une première pyramide. Au fur et à mesure qu'il avançait en survolant le plateau de Giseh à quelques dizaines de mètres d'altitude il voyait grossir la masse imposante. La Lune faisait briller son revêtement de calcaire de Tourah, blanc comme de la neige.

- Splendide !

Il se dit qu'il avait dû voir cela dans un livre et que son imagination faisait le reste.

- Quand même, le cerveau, pour les images de synthèses, il n'est pas mauvais.

Il avait perdu de l'altitude et survolait le sol du plateau à quelques mètres d'altitude

- Maintenant, je suppose que je vais atterrir....

Pour un chouette rêve c'était un chouette rêve. Il s'amusait énormément. La seconde pyramide n'était pas achevée. Elle se présentait, comme elles le sont à l'époque actuelle sur ce plateau de calcaire comme une suite des gradins. Mais, chose étrange, ceux-ci étaient beaucoup plus réguliers. Le calcaire dont la pyramide elle-même était construite semblait de bien meilleure qualité, avec des angles mêmes étaient vifs. Il sentit ses pieds prendre doucement contact avec le sol. En baissant les yeux il vit qu'il était pieds nus. Mais au lieu d'apercevoir les jambes de son pyjama il ne vit, couvrant ses genoux, qu'une sorte de linge blanc, immaculé.

Il n'eut pas le temps de poursuivre cet examen de sa tenue vestimentaire. On entendait quelqu'un qui poussait des cris, à faible distance, dans une langue incompréhensible, qui apparemment était tout sauf de l'arabe.

Small, intrigué, marchait maintenant le long de la pyramide en direction de ce qui semblait être une altercation. Quand il tourna le coin, sa surprise fut totale. Il se retrouva face à un groupe d'ouvriers vétus comme l'Egypte Antique, invectivés par un gros homme au crâne rasé dont les épaules étaient recouvertes par une peau de panthère. Au même moment celui-ci tourna la tête, l'aperçut et sembla vouloir s'en prendre à lui.

C'était étrange. Small savait qu'il rêvait mais toute cette mise en scène onirique semblait avoir un sens, au point qu'il se retourna pour savoir si le gros chauve s'adressait bien à lui. Mais, derrière lui, il ne vit personne. Il mit la main sur sa poitrine en murmurant :

- Moi !?

Le gros homme chauve leva les bras et les agita, comme pour montrer à quel point il était excédé, puis se retourna vers la petite troupe. La rampe, lisse, courait à à peine quelques mètres du sol. En pente très douce elle n'était pas brique crue, mais semblait faite de calcaire de Tourah, blanc. Small s'approcha et, ramassant un caillou gratta la surface de la rampe.

- Non, ça n'est pas de la brique plâtrée, c'est bien du calcaire.

Sur la rampe se trouvait un bloc d'une taille impressionnante, apparemment en granit. C'était un parallélépipède de sept à huit mètres de long, reposant sur une sorte de traineau muni de skis de bois. Un jeune garçon était assis sur le bloc, tel un cocher. Il lui fit un signe de tête amical et Small lui répondit en hochant la tête. Le gros homme chauve à la peau de panthère semblait s'être un peu désintéressé de lui, criait maintenant des choses qui ressemblaient à des ordres. Sur le bloc courraient six puissantes cordes de fibre, mesurant chacune cinq bons centimètres de diamètre. Le bloc escaladait la rampe presque sans à-coups. Small ne voyait pas ce qui pouvait le mettre ainsi en mouvement. Il n'apercevait aucun hâleur à l'avant. Un homme versait de l'eau juste devant le bloc. Un autre était à genoux et étalait de la boue d'argile brune avec des gestes vifs, pour assurer le glissement., préparant la route du monstre. Un homme assez âgé se tenait sur ce qu'on pourrait considérer comme l'étage supérieur de la rampe, laquelle semblait être de forme hélicoïdale, ponctuée de virages à angle droit, associés à des sortes de plateformes horizontales. Le vieux lançait à intervalles réguliers des ordres brefs, gutturaux.

Small se hissa sans effort sur le premier degré de la rampe et put examiner le système permettant de manoeuvrer plus aisément. Le bloc était tracté par les deux ensembles de trois cordes de fibre qui se tendaient en alternance. Celles-ci couraient sur sa partie supérieure. A l'arrière deux aides les manoeuvraient et, sur le bloc le jeune garçon faisait coulisser des choses que Small, d'où il était placé, ne pouvait apercevoir. Le gamin semblait très concentré sur sa tâche, comme si la réussite de l'opération dépendait de la bonne coordination de ses gestes. .

Le gros chauve à la peau de panthère semblait s'être calmé. Tout avait dû rentrer dans l'ordre. Le bloc avançait assez vite. Il est difficile évidemment d'évaluer un temps, une durée dans un rêve, mais Peter etsima que cette vitesse de montée devait être supérieure à un mètre à la minute. A quelques dizaines de mètres en avant du bloc il distinguait la machine qui tirait cette énorme charge et se demanda à quoi elle pouvait ressembler. De loin il voyait deux poutres de deux mètres de long, disposés verticalement. A mi-hauteur de gros madriers de section carrée filaient trois cordes. En haut de cette longue poutre étaient fixées de cordes assez longues, que des aides manoeuvraient.

Small, tout à ses observations, voulait comprendre quelle était la force motrice qui mettait tout cela en mouvement. En s'approchant de l'angle droit de la rampe il aperçt des ouvriers en contre-bas une douzaine d'homme en tout, la moitié étaient pendus à des cordes, tandis que l'autre moitié attendait son tour.

Quand ils le virent, tous les hommes restèrent interdits et cessèrent leur traction. Peter entendit que le gros homme chauve à la peau de panthère se remettait à hurler de plus belle.

- Bon sang, qu'est-ce que j'ai fait, moi ? Rien, pensa-t-il ....

Notre "chef de chantier" marcha vers lui en brandissant un bâton, semblant bien décidé à le frapper. Small esquissa un mouvement de retrait. L'autre saisit un objet d'or qui était accroché à son cou à l'aide d'un lacet de cuir. Il le montra à Small avec insistance en l'agitant et en le désignant du doigt. Son regard allait alternativement de Small à l'objet, comme le personnage lui demandait :

- Et toi, qu'est-ce que tu as fichu du tien ?

Peter décida que, même dans un rêve c'était le moment d'effectuer une retraite prudente mais au moment qu'il prenait ses jambes à son cou il .. sentit qu'il s'élevait. Il survola d'abord toute l'équipe. Le jeune, a genou sur le bloc lui fit un signe de la main. Puis il s'éleva suffisamment pour apercevoir l'ensemble du chantier, surplomba la rampe hélicoïdale. La chantier se terminait par une esplanade au centre de laquelle était construit une sorte de pratiquable, en bois autour duquel plusieurs hommes s'affairaient.. A un des angles de cette vaste plate-forme il aperçut un autre homme au crâne rasé, avec une peau de panthère, qui semblait faire des mesures avec des cordes. Tout cela ne lui sembla pas durer plus quelques secondes. La surprise était réciproque. Small "à bord de lui-même" ne savait fichtrement pas comment s'y prendre pour "se piloter". Curieusement, il n'éprouvait nul sentiment de vertige à mesure qu'il s'élevait.

Tout d'un coup, presque simultanément, tous les ouvriers présents sur l'esplanade se prosternèrent dans direction.

- C'est complètement idiot, pensa Small.

Il fut réveillé par un bruit strident. C'était le téléphone de sa chambre. Il décrocha. C'était Christine.

- Peter, qu'est-ce que vous fichez ? Shandrah et moi sommes dans la salle du restaurant depuis déjà vingt minutes. Je vous rappelle que ous avons rendez-vous à huit heures pour retrouver le chauffeur de taxi dont le frère a accepté de nous louer une felouque. Si vous ne descendez pas nous allons être en retard.
- J'arrive, Christine, j'arrive. Je me suis endormi tard. J'étais en train de faire un rêve.
- Erotique, j'espère ?
- Non, mais ... curieux. Je vous raconterai....

Il rejoignit ses compagnon dans la grande salle emplie de plantes vertes. Shandrah engloutissait.

- La grande invention des Anglais, mon cher, ce sont les oeufs au bacon. Il n'y a rien de plus délicieux.

Combien devait peser Shandrah ? Cent quarante kilos ? Peter n'avait jamais eu l'impolitesse de lui poser la question. Christine avait une tenue Saharienne très légère qui lui allait très bien et Peter lui en fit compliment.

Le petit déjeuner terminé il prirent place dans le taxi qui le conduisit presque à la hauteur de Sakkarah. Shandrah se retourna avec difficulté sur le siège avant de la voiture.

- Savez-vous, ma chère que cette pyramide, en principe construite par le prêtre Immothep pour le compte du pharaon Djozer recèle de nombreux mystères ?
- Racontez nous cela, je suis morte de curiosité.
- Eh bien on a trouvé à l'intérieur de milliers de vases votifs.
- Jusqu'ici cela n'a rien de bien original.
- Oui, mais ceux-ci sont en pierre, en pierre dure, comme la diorite, la quartzite.
- Comment ces anciens Egyptiens s'y sont-ils pris pour tailler de tels objets ?
- Justement, on n'en a pas la moindre idée. Certains vases ont des entrées assez étroites et des panses bien gonflées. Personne ne voit comment on aurait pu s'y prendre pour faire pénétrer par cette ouverture un outil de taille, et quel aurait pu être cet outil.

Shandrah feuilleta un instant un catalogue et produisit les photos des objets en question.

 

Vases de "pierre dure" de Sakkarah

 

Il parcourut ensuite quelques pages pour s'arrêter sur une photo particulière.

- Il y a même un objet qui est des plus singuliers qui soient. On dirait une sorte de cendrier dont les bords auraient été repliés vers l'intérieur. Tenez, regardez, le voilà !

 

Qui et comment a pu sculpter un tel objet ?

- Etonnant, s'écria Small.
- Nous irons visiter Sakkarah demain.

On voyait se profiler, dans le lointain derrière la frondaison d'une palmeraie la forme puissante de cette "pyramide à degrés". Le chauffeur s'arrêta à un village et gagna les abords d'un port assez primitif. Ils descendirent. La felouque et son propriétaire les attendaient, au bout d'une petite jetée. Ils montèrent à bord et larguèrent les amarres. La grande voile rapiécée se gonfla. La vergue était à l'avant retenue par une chaîne fixée à la base du mât. Small avait pas mal navigué. Il désigna du doigt le levier de fer commandant l'abaissement de la dérive centrale. Le capitaine acquiesça, les yeux brillants. Un instant plus tard la Felouque glissait, presque seule à cette heure sur l'immensité du Nil.

- Can I ride the boat ? demanda Small.
- Yes, yes, doctor.

Peter prit la barre. La felouque était un assez bon bateau qui se manoeuvrait aisément. Dotée d'une coque plate comme une planche à repasser, de faible tirant d'eau elle s'appuyait merveilleusement sur sa dérive de tôle.

Il effectua un virement de bord. Le propriétaire apprécia la manoeuvre.

- You, good captain, doctor.

Shandrah étaut ravi.

- Peter, vous nous aviez caché ce talent. Vous vous débrouillez fort bien, semble-t-il.

Small était intrigué par la forme de la voile, accrochée à deux très longues vergues. Il ressentait un impression étrange. Ces eaux lui sembaient ... familières. Il trouvait d'emblée les gestes, les amures, la bonne tension de l'écoute. Christine tenait à deux mains son vaste chapeau de paille pour éviter qu'il ne s'envole. Shandrah se mit à rire :

- Comme cela, chère amie, vous ressemblez à une nonne.
- La ressemblance, mon ami, juste la ressemblance. Mais regardez notre ami Peter. On dirait qu'il n'a jamais fait autre chose dans sa vie que de barrer des felouques et de zig-zaguer au dessus des bancs de sable. Il est vrai que l'Angleterre est une île et qu'un Anglais qui ne sait pas mener un bateau n'est pas un véritable fls d'Albion.

Small s'amusait comme au temps de sa jeunesse, quand il servait de mousse à son oncle William, aux régates de Cowes. Il barrait debout, tenant la barre entre ses jambes, se jouait des hauts fonds bordant la côte en remontant la dérive juste au dernier moment, puis en la refaisant descendre dès que l'eau devenait plus profonde.

Les yeux noirs du capitaine égyptien brillaient.

- Doctor, you good skipper, very good. Hmmm...

De quand dataient ces felouques, se demanda Small. Il n'en avait pas la moindre idée. Se pourrait-il que les anciens égyptiens aient navigué sur le Nil, sur des embarcations similaires ?

- Impossible, se surprit-il à remarquer à haute voix, ils ne connaissaient par le fer.
- Vous dites ? reprit Shandrah.

- Je me demandait si les anciens Egyptiens avaient pu naviguer sur des bateaux du type felouque, des bateaux à dérive. Cette embarcation constitue est une bonne solution lorsqu'on manque de fond. On peut la relever à volonté. Mais je les vois mal maneuvrant des dérives de cuivre, puisque c'était le seul métal dont ils disposaient. Eh puis cette technologie aurait, j'imagine, laissé quelques traces, quelque indice.
- Les dérives ne sont pas nécessairement faites d'une plaque de métal.

Christine se mêla de la conversation.

- Celle du dériveur de Charles est en bois.
- C'est exact, nota Peter en effectuant un nouveau virement de bord avec maestria.

photo bateaux hollandais

- Et je vous fais remarquer, compléta Shandrah, que les dérives des bateaux hollandais ne perforent pas la coque. Elles sont à l'extérieur et tournent autour d'un axe. Ainsi ces bateaux se prêtent aussi bien, dérives remontées, au halage dans les canaux qu'à la navigation en mer du nord, avec les deux dérives descendues. Votre remarque est pertinente, mon cher Small. Il n'est pas rare que des techniques fort anciennes se retrouve, du moins selon l'idée directrice, dans les activités des contemporains. Prenez par exemple ces vases de pierre dont je vous parlais tout à l'heure. Les Egyptiens en fabriquent toujours, pour les touristes.
- Alors, nota Christine, le problème est résolu, non ?
- Ils travaillent avec de l'albâtre, qui est une des pierres les plus tendres qui soient. Ca n'a rien à voir avec les vases de quartzite retrouvés au fond de la pyramide de Sakkarah. Par ailleurs je vous ferais remarquer que les hommes qui peuplent l'Egypte ne sauraient en aucun cas être considérés comme les descendants des Egyptiens, pas plus que les Irakiens d'aujourd'hui n'ont quoi que ce soit à voir avec les Sumériens.

Le propriétaire du bateau fit signe qu'il était temps de regagner l'appontement. Le vent avait quelque peu forci. Peter, comme mu par une sorte d'instinct, manoeuvra la drisse qui commandait la plus longue vergue. Ce faisant il abaissa le centre de poussée de la voilure.

- Curieux. C'est une voile, pourrait-on dire, à "géométrie variable". Par vent arrière ou par faible vent on dresse totalement la vergue haute qui se plaque contre le mât, assez court. La voile ressemble alors à une "Marconi" qu'on aurait amputée de sa partie basse.

 

La voile de la Felouque, par vent faible ( ici au vent arrière ).

 

Mais comme elle présente un fort "allongement" elle se comporte très bien. Quand le vent est faible cette longue vergue permet d'aller chercher le moindre souffle d'air en hauteur, lorsque les reliefs de la berge font écran. Par contre, quand la vent forcit et qu'on couche cette vergue cette voile se met à ressembler à une voile latine, moins son bout, dont on connait aussi les qualités à la mer depuis longtemps. Comme vous pouvez le remarquer c'est cette découpe de la voilure, sur sa partie avant qui permet ce basculement complèt, amenant la vergue haute tout contre le mât. Un remarquable compromis.

 

Felouque par vent portant

 

- Je ne vous savais pas si expert en matière de nautisme, mon cher Peter, dit Shandra qui manoeuvrait difficilement sa lourde envelope charnelle, avec l'aide du propriétaire et de son jeune aide, qui était accouru, pour réussir à s'extraire de l'embarcation.

Une fois l'opération menée à bien il ajouta :

- Personnellement, sur les bateaux à voile on me demande en général de jouer le rôle le lest.

Le chauffeur les ramena à leur hôtel. Quand il furent attablés, Christine réattaqua, les yeux brillants de curiosité.

- Alors, Peter, ce rêve de cette nuit, c'était quoi ?

Small leur en fit une description schématique. Les yeux noirs de Shandrah se mirent à briller intensément.

- Mon cher, vous êtes devenu un maître en voyage hors-corps, avec régression temporelle.
- Qu'est-ce que vous me racontez là, objecta Small, vaguement inquiet.
- Réfléchissez. Tous les éléments se trouvent réunis. Une nuit, vous quittez votre corps....
- Comment, je quitte mon corps !?
- Oui, vous croyez que vous rêvez, mais en fait vous quittez votre vieille envelope charnelle pour emprunter les mystérieux couloirs du temps. Vous n'avez pas jeté un coup d'oeil circulaire dans la chambre, en partant ?
- J'avoue que je n'ai guère l'habitude de ce genre de rêve et je n'en ai guère eu le temps, avant de traverser le plafond, comme le passe-muraille.
- Si vous aviez pu le le faire, vous vous seriez vu en train de dormir, dans votre lit, comme un bébé.
- Comme un ... bébé !

Christine de Montmirail était toute excitée.

- Oh, Peter, quelle chance vous avez. Ma bibliothèque est pleine d'ouvrages d'ésotérisme. Depuis dix ans je multiplie les stages dans les ashrams, et pourtant, je décolle pas. Je reste lamentablement attachée à mon corps. J'ai beau me concentrer, rien à faire.

Small se sentait un peu perdu. Tout d'un coup il se retrouvait au centre de l'intérêt du groupe, ce qui est toujours un peu gênant pour un Anglais. Christine le martelait de questions de demandes de détails.

- Bon, j'ai fait un rêve et j'ai sans doute du me servir d'images que j'avais vues dans des livres traitant d'égyptologie. Il y en a des tonnes partout.

C'était Christine qui, cette fois, prenait le ton d'une maîtresse d'école.

- Ta ta ta ta ..... arrêtez d'essayer de vous comporter comme un être que vous croyez rationnel. Vous n'étiez pas dans notre début de troisième millénaire, Peter, mais dans un passé lointain, quelques vingt cinq siècles avant notre ère. Vous exploriez seulement une de vos nombreuses vies antérieures. De toute évidence vous avez vécu en Egypte. En revenant ici, tout cela s'est réactivé immédiatement.
- J'avoue que je me suis senti tout bizarre.
- On le serait à moins, mon cher, on le serait à moins.Et cette nuit-là, vous aviez l'impression d'avoir votre âge ?
- Pas vraiment. Je me sentais plus jeune. J'aurais dit que j'avais l'impression d'avoir, je ne sais pas, dix-sept ans tout au plus. Ce qui m'a le plus impressionné c'est qu'en étant face à cet homme au crâne rasé, aux épaules recouvertes par une peau de panthère j'ai eu l'impression de me trouver face à un ... membre de ma famille. Un oncle, peut être, chargé d'assurer mon éducation.

Shandrah était aux anges :

- Et ils vous engueulait parce que vous étiez en retard au boulot.
- C'est à peu près comme ça que je le ressentais, sauf que je ne comprenais pas un traître mot de ce qu'il me débitait.
- Champollion disait que l'Egyptien Ancien devait avoir quelque parenté avec le copte.
- Je suis désolé, mais je n'entends pas le copte.

Christine de Montmirail était toute pensive.

- Shandrah, cet homme chauve avec sa peau de panthère sur les épaules, c'était un prêtre ?
- Bien sûr, et il n'était pas chauve mais rasé.
- Il y avait des prêtres sur les chantiers pour veiller à ce que les choses soient faites selon un certain rituel, je suppose ?
- Mais, Christine, la construction des grandes pyramides était un rituel en soi. C'était un acte religieux dont nous sommes loin d'avoir compris le sens et les implications. Religare, d'où vient le mot "religion" signifie "relier" en latin. De plus en plus de gens commencent à être convaincus que l'édification d'une grande pyramide n'était pas issue de la lubie d'un pharaon tyranique, régnant sur des légions d'esclaves mais correspondait au contraire à un acte collectif fédérateur, vécu dans une grande piété collective. Des découvertes récentes, qui semblent être celle d'une cantine pour les ouvriers, proche d'un dortoir semble indiquer que ceux-ci étaient relativement bien nourris, en particulier avec des la viande.
- Donc, pas de chef de chantier maniant le fouet ?
- Croyez-vous que les cathédrales d'Europe ont été construites sous la contrainte ? Les artisans carriers marquaient leurs pierres pour que Dieu reconnaisse leur ouvrage. Les ouvriers égyptiens faisaient de même.
- Comment ces édifices étaient-ils construits ?
- Il y a eu plusieurs théories. L'une d'elle est due à l'architecte français Lauer, décédé il y a quelques années. C'est lui qui "régna" sur le site de Sakkarah pendant près d'un demi-siècle. Il a effectué de nombreux travaux destinés à reconstituer cet immense complexe funéraire, construit en 2750 avant-Jésus-Christ.
- C'était un égyptologue ?
- Oui et non. L'égyptologie abonde de nombreuses âneries. Lauer, par exemple, a fait construire un vaste auvent de ciment, monté sur des piliers de béton, au dessus d'un des principaux temples situés à proximité de la pyramide de Sakkarah. Regardez cette photo. Vous le voyez très bien, de même que les piliers de béton armé, de section carrée, qui le soutiennent :

 

Sakkarah : le plafond de béton et les chapiteaux construits par Lauer

 

- Mais... c'est absurde. En Egypte il ne pleut pratiquement jamais. Pourquoi avait-il fait cela ?
- Il faudrait le lui demander, mais hélas aujourd'hui c'est trop tard.

Shandrah feuilleta un cahier dans lequel il avait collé quelques photos.

- Regarder cela. J'ai pris cette photo dans la grande allée du temple de Karnak. Qu'y voyez-vous ?
- J'ai bien l'impression que les pieds qui figurent sur le bloc sont à l'envers.
- Il n'y a pas que les pieds. Sur un bloc voisin le cartouche a également la tête en bas.
C'est celui, immédiatement en haut et à gauche où l'on voit le gravure circulaire figurant le dieu Ré, qui est en bas au lieu d'être en haut.

 

Allée centrale du complexe de Karnak. Les blocs remontés à l'envers

 

- C'est .... n'importe quoi.
- Toute l'Egypte abonde de choses de ce genre. Les tenant de "l'égyptologie égyptienne" avaient par exemple entrepris il y a une dizaine d'années la "réfection" du Sphinx de Giseh.
- Rien que cela ! ...
- Une société a donc entrepris d'entreprendre la "reconstitution" des pattes, en ajustant des blocs de calcaire avec du ciment selon une technique moderne, alors que les anciens égyptiens évitaient autant de possible d'utiliser ces liants. Les pierres étaient de plus disposées régulièrement, alors que dans l'Ancien Empire on jouait à fond sur l'irrégularité.

 

Patte arrière gauche du Sphinx "après réfection"


- Pourquoi ?
- Ca nous emmènerait trop loin, mais toute l'architecture égyptienne ancienne est axée sur la résistance aux séismes. C'est la clé de tout. Ce qui est déjà brisé ne se brisera plus. Donc, pas de liant entre les blocs. La disposition irrégulière est destinée à empêcher les dislocations de se propager. On retrouve cette même idée directrice au Pérou et dans toute l'Amérique du Sud et il ne semble pas que les Archéologues l'aient encore compris. On est même en train de reconstruire un mur, faisant face au Nil, à Kom Ombo, près du temple de Sobek, le dieu crocodile, de manière moderne. Les blocs sont disposés régulièrement avec des plans de jonction filant à l'horizontale, alors que le mur antique, visible immédiatement dans l'arrière plan, est constitué de blocs disposés irrégulièrement et sans le moindre liant.
- On assiste ainsi à un complet télescopage les deux époques, trahissant une totale incompréhension du savoir des architectes vivant il y a près que cinq mille ans.
- Et le résultat peut s'avérer catastrophique. Dans le cas de la réfection des pattes du Sphinx la remontée d'eau liée à la présence toute proche de la nappe, phréatique a donné le résultat que vous pouvez voir sur cet autre cliché.

 

La même, quelques années plus tard

- C'est positivement horrible !
- Après un ultime rafistolage on a décidé de ne plus toucher à rien. Mais revenons aux théories concernant l'édification des grandes pyramides. Lauer avait envisagé que la montée des blocs ait pu être assurée à l'aide d'une rampe en brique crue. Mais, pour conserver une pente de montée acceptable, en imaginant que les blocs puissent être tirés par des hâleurs on arrive à une longueur de rampe de plus de trois kilomètres, d'autant plus que pour gagner la vallée du Nil on doit enjamber une falaise de quarante mètres de haut. Et une pente de cinq et demi pour cent, ça n'est pas rien !

 

La rampe imaginée par Lauer

 

Pour permettre l'évolution de centaines de hâleurs sur son chemin sommital cette rampe ne pouvait être que très volumineuse. Un tel amoncellement de brique crue, qui représente plus de dix fois le volume de la pyramide elle-même aurait laissé des traces tangibles. Ce matériau, délité, n'aurait pas pu être réutilisé pour la construction de la ville moderne. Or, si on excepte une petit rampe entourant la pyramide de la reine Khent Kaoues, de la brique crue, on n'en trouve pas trace sur le plateau de Giseh. De plus vous imaginez qu'on devrait surrélever la rampe en continu en même temps que progresserait l'édification de la pyramide.
- N'a-t-on pas imaginé de solution ... plus économique ?
- Si vous regardez les nombreux images de synthèse montrées sur tous les films montrés au public vous retrouvez le thème d'une rampe en spirale, imaginée entre autre par l'égyptologue Georges Goyon, aujourd'hui décédé. Mais ces images sont trompeuses. Dans les dessins proposés par Goyon, la montée des blocs était effectuée à une pente constante, du même ordre que celle de la rampe de Lauer..

 

La rampe en brique crue imaginée par l'égytologue français Georges Goyon. Hauteur du surplomb dans les parties basses : 27 mètres

 

Une "vue d'artiste" de la rampe imaginée par Goyon

- Et cette rampe, comment tient-elle ?
- La réponse qui conviendrait le mieux devrait être : " par l'opération du Saint-Esprit ". En effet cette technique masquant complètement l'édifice, Goyon imagine que la pyramide devrait d'emblée être dotée de son revêtement de calcaire.
- Alors, sur quoi s'accroche cette rampe !?!

Coupe de la rampe imaginée par Goyon


- Sur des "bossages", des éléments non finis, des pierres qu'on laisse en saillie. La masse de brique crue serait "armée" par des troncs de palmier et de nattes de joncs.
- Vous pensez qu'à l'époque les Egyptiens connaissaient, le ne sais pas, une sorte de ... colle, pour fixer cette rampe sur ce revêtement de calcaire ?
- Cette structure de brique crue, supportant des blocs de 70 tonnes, comme ceux qui constituent le plafond de la chambre sépulcrale de la pyramide de Khéops se fissurerait et se décrocherait immédiatement. Et, quand bien même, ce système ne résoud en rien le problème du positionnement de tous ces blocs avec une précision meilleure que le centimètre. Goyon, comme nombre d'égyptologues ou d'auteurs de spéculations analogues n'avait aucune notion d'engineerie ou de simple résistance des matériaux. Il ne suggère aucune méthode pour le positionnement des blocs, se contenat de dire "que les anciens Egyptiens devaient recourir à des techniques qui ont été perdues". Voyez-vous, ma chère, on a beau vous montrer de belles images de synthèse, sur tous ces films, il reste que les grandes pyramides représentent une collection interminable d'énigmes techniques non résolues.

Christine de Montmirail se campa de Shandrah les deux poings sur les hanches.

- Attendez. Il existe quelqu'un qui possède peut-être la solution de tous ces problèmes.
- Qui ça ?
- Mais Peter ! S'il s'est trouvé projeté près de cinq mille ans en arrière lors de son voyage hors corps de la nuit dernière, il a dû conserver des souvenirs de tout ce qu'il avait vu.

Mais Small, épuisé par son voyage spatio-temporel de la nuit précédente, puis la longue promenade en felouque s'était endormi.


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