Transfert Technologique

La limousine noire, interminable, franchit le portail en trombe pendant que les vigiles mataient les alentours, la main enfilée sous leur veste. Les G.I. casqués escortèrent le véhicule jusqu'à la rampe inclinée. L'épais portail blindé du garage bascula et le véhicule disparut dans les entrailles de la propriété, un véritable bunker anti-nucléaire déguisé en résidence pour milliardaire. L'ascenseur entraîna la délégation au quinzième sous-sol. Ils étaient quatre. Lunettes noires, imperméables trop grands, bouches dessinées comme des entailles au rasoir sur leurs visages sans couleur. Quand ils entrèrent dans la grande salle circulaire toute la délégation terrienne se leva bruyamment d'un coup.

On distribua des verres d'eau, sans bulles, seul breuvage qu'on avait envisagé pour éviter tout incident diplomatique. Le secrétaire de l'Union des Nations Coopérantes se leva et fit un discours général, assez bref. Il n'y avait pas grand chose à dire en fait.

- Bon, on est tous bien d'accord pour tenter un transfert technologique. Nous savons depuis des années synthétiser de l'antimatière et nous sommes d'accord pour détruire l'ensemble de stock de bucky balls, des mini-bombes que nous avions constitué.

Les quatre, qui n'avaient quitté ni leurs imperméables, ni leurs lunettes noires, approuvèrent d'un hochement de tête. Le secrétaire reprit.

- En échange de ce retour à la raison nos .... amis... nos ... visiteurs sont prêt à nous faire une démonstration de ce qu'on peut alors retirer de cette technologie qui met l'énergie gratuite à la portée de tous, dans n'importe quel coin de la planète, fut-il le plus reculé. C'est bien ça ?

Les visiteurs hochèrent la tête de nouveau. Encouragé, le secrétaire poursuivit.

- Selon le premier rapport technique les rayons gamma issus d'une annihilation d'antimatière extraits de nos bouteilles magnétiques devraient nous permettre de maîtriser la technique des transmutations et de transformer n'importe quoi en n'importe quoi, et vice-versa. Cette technologie, qui prolonge celle de la synthèse massive d'antimatière par compression nous affranchirait du même coup du problème des matières premières et de celui des déchets. Nous pourrions par exemple nous débarrasser de nos stocks de plutonium en transformant ce dangereux produit en hélium pour gonfler des ballons pour les gosses.

Un délégué anglais demanda la parole.

- Un geste très bien choisi pour frapper l'opinion. Sur les ballons on pourrait inscrire dans toutes les langues "plutonium recyclé".

Tous approuvèrent. L'anglais redonna la parole au secrétaire de l'Union des Nations Coopérantes.

- En échange de la destruction de tout notre potentiel militaire et en particulier de toutes les armes bactériologiques et chimiques nous aurions droit à un recyclage complet en matière de santé. Abandon des hamburgers, des farines animales, sauvegarde du patrimoine animal et végétal de la planète. A ce sujet le français Philippe Desbrosse, ici présent, déjà en contact, est déjà prêt à gérer cette partie du projet.

Le Français sourit d'un air modeste en ajoutant :

- Bien sûr, tout ceci va avec la fin de tous les monopoles, de tous les pouvoirs. La secousse sera comparable à une onde de choc. Le fait de détenir du pétrole ou des matières premières n'assurera plus à quiconque la moindre supériorité sur ses voisins. Les gens devront encaisser l'égalité de fait comme une réalité brutalement assénée. Mais il me semble qu'il faudrait, comment dire, envisager une démonstration spectaculaire, quelque chose qui frappe les esprits, dans un lieu particulièrement fréquenté. Là, nous ne savons pas trop quoi suggérer. Une sorte de miracle, en quelque sorte, comparable à la multiplication des pains.

Un des membres de la délégation extraterrestre leva la main en signalant qu'il souhaitait prendre la parole. Le silence se fit instantanément. Sa voix de synthèse, métallique, transcodée à partir de son émission nasale ultrasonique résona dans la vaste salle.

- Mes frères et moi avons déjà préparé ce genre de démonstration. Ca sera pour mardi prochain. Nous vous indiquerons le lieu ultérieurement.

Il se leva. Tous les membres réunis en firent autant puis ils se dirigèrent vers la sortie. La porte de l'ascenseur se referma sur eux. Dans la salle régnait une tension à tout rompre. Le secrétaire reprit le micro.

- Gentlemen, ces types ne plaisantent pas. Je ne sais pas ce qu'ils ont imaginé mais je pense que mardi prochain l'histoire terrestre changera du tout au tout. Nous allons entrer dans une nouvelle ère. Personnellement, étant données mes croyances, je demanderai à Dieu de nous protéger et je demande à chacun de ceux qui ont des croyances de méditer sur ce thème, peut-être pour la dernière fois d'ailleurs. Rappelons-nous qu'à la suite de ce contact il est possible que tout cela ait soudain besoin d'une sérieuse révision. Mais cela semble être le prix à payer pour entrer dans le club galactique. Personnellement je serais prêt à tout, y compris à admettre que la terre soit creuse, qu'il y ait dix-neuf univers et que je me réincarnerai peut être en artichaut.

Desbrosses sourit :

- Général, est-ce que le mieux ne serait pas de nous abstenir de penser pendant quelque temps ?

- Vous avez raison. Je crois en effet que c'est préférable.

La salle se vida. les hélicoptères se posèrent sur les aires d'embarquement et enlèvent chacun à leur tour leurs cargaisons polychromes de délégués. Il ne resta plus que l'immense propriété peuplée de gardes et truffée de caméras poursuivant inlassablement leur exploration des lieux en ajoutant le ronflement de leurs moteurs au bruit des cigales.

Le mardi suivant arriva. Une soucoupe de deux cent mètres de diamètre s'approcha de New York, dont les habitants avaient été approvisionnés en tranquillisants pour éviter toute panique. La police et les forces spéciales, de toute façon, quadrillaient entièrement la ville. Les voitures étaient arrêtées. Les moteurs avaient été coupés, de même que les radios. Des gens étaient à leurs fenêtres. Le temps était clair et le silence quasi absolu. On aurait entendu une mouche voler.

La soucoupe survola les gratte-ciel avec une majestueuse lenteur, comme si elle hésitait. Peut être le pilote était-il en train de tenter de se repérer sur une carte de la ville. Finalement elle s'immobilisa juste au dessus de Wall Street. Des trappes s'effacèrent à la partie inférieures. C'est alors que dans le soleil les gens virent tomber la manne scintillante dans les rayons du soleil. Cela n'en finissait plus.

- Qu'est-ce que c'est ?
- Je n'en sais pas plus que vous.

Apparemment c'était des petits objets qui tombaient en pluie sur le boulevard. Certains suggérèrent qu'il puisse d'agir de bonbons. Cela en avait la taille. Mais personne ne bougea avant que l'opération ne soit achevée. Certains véhicules disparaissaient sous cette avalanche scintillante. Les hauts parleurs demandèrent aux gens de ne pas se précipiter et qu'en vertu du nouveau principe de transparence l'information serait immédiatement communiquée dès qu'on saurait exactement de quoi il s'agissait.

Dix minutes s'écoulèrent. On entendit la voix de la présidente du Zimbabwé, très émue.

- Il s'agit de diamants d'environ un centimètre de diamètre, taillés. Un papier explique qu'ils ont été constitués à partir de l'azote de l'air. Il y en a apraremment des centaines de tonnes......

Les golden boys saisirent leurs portables d'un seul geste.

- Vendez tout ! ....

 


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