Trinity
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L'expérience avait été programmée pour l'été 1945. Tout le monde travaillait sans relâche à la " mesa " de Los Alamos. Le centre avait été implanté sur cette table rocheuse du Nouveau Mexique. Vu d'avion, ce site ressemblait à une main géante posée sur le sol.

Au bout de son index tendu se déroulait un aérodrome. Le plateau était de tous côtés cerné par des falaises abruptes, ce qui rendait l'accès difficile. Ainsi l'avait voulu le colonel Groves, responsable de la logistique du projet Manathan, architecte et constructeur du célèbre Pentagone. La mesa grouillait comme une ruche. Heureusement miss Jette, femme d'un des atomistes, rédactrice de la revue locale " Réveillez-vous ! ", savait plaisanter sur les difficultés de la vie dans cet endroit retiré, au climat rude, surtout au plus fort de l'été. Un vent soufflait alors fréquemment du désert, désèchant tout, les rares arbres, l'herbe qui jaunissait. Alors, le soir, des éclairs illuminaient un massif voisin nommé " Sangre de Cristo " (sans du Christ). Mais ces démonstrations lumineuses et sonores ne s'accompagnaient le plus souvent pas de pluie. Il semblait alors que le peu d'eau contenu dans la mesa s'évaporait. Comme tous les bâtiments, unités d'habitation,, laboratoires, ateliers avaient été construits en bois on craignait qu'un jour ils ne prissent feu. Le peu d'eau qui aurait alors permis de faire face à ce genre d'événement stagnait dans un petit étang, l'Ashley pound. L'approvisionnement de la colonie état souvent défaillant . Alors on restait sale entre amis et on se lavait les dents avec du Coca-Cola. Groves avait défini ses objectifs.
Deux bombes devaient être mises à feux. La première, programmée pour juillet 1945, devait faire office de test probatoire. La seconde devait être lâchée un mois plus tard sur le Japon. Deux jeunes physiciens jouaient un rôle important dans ce projet : Luis Alvarez, un grand californien dégingandé, concepteur du système de déclenchement et Louis Slotin, à qui était confié le soin de déterminer la masse critique. La bombe expérimentale était constituée de deux hémisphères qui devaient être réunis à l'aide d'un explosif, l'ensemble constituant ce que les " long hair " ( les " longs cheveux ", façon dont les militaires désignaient les scientifiques en général) de Los Alamos appelaient familièrement " crit " (la masse critique). Quelques jours avant la mise à feu du premier engin expérimental on se demandait quel nom lui donner. C'est Oppenheimer qui proposa, au cours d'une réunion, de l'appeler " Trinity ", c'est à dire " Trinité ". Il invoqua plusieurs raisons auxquelles personne ne crut une seule seconde. La première était qu'il avait été prévu, dans le cadre de cette action de guerre, de lancer en fabrication au total trois engins, le premier correspondant à un test probatoire et les deux autres à des tirs sur des cibles japonaises qui resteraient à déterminer. La seconde était qu'il existait près de Los Alamos une vieille mine de turquoise portant ce nom, que les indiens superstitieux avaient fini par abandonner en la croyant hantée par quelque entité maléfique. En vérité, "Oppie" avait le goût du blasphème et lorsque ce nom fur adopté un léger sourire de satisfaction passa sur son visage.
Durant les semaines qui précédeèrent l'essai les discussions allaient bon train sur l'issue de deux années de travail intensif. Le "gadget" (on évitait d'employer le mot "bombe") fonctionnerait-il ? Les scientifiques vivaient unanimement cet évênement comme un accouchement. On attendait la venue d'un enfant, que certain appelait "my baby". Les gens de la mesa avaient pris l'habitude de tout formuler à travers des codes. Il avait donc été décidé que si l'essai donnait la puissance escomptée on conviendrait qu'il s'agirait "d'un garçon" et que si au contraire l'opération était un demi-échec, voire un échec total, on évoquerait la venue au monde d'un rejeton de sexe féminin. Pour tromper leur attente les scientifiques lançaient des paris. Les dollars des mises s'alignaient, punaisés sur les murs de bois du bar de la mesa, associés à une estimation de la puissance développée.
Le jeudi 12 et le vendredi 13 juillet on achemina en secret vers le site d'Alamogordo les pièces de la bombe. Le nom du terrain d'essai choisi était "Jornada del Muerte", c'est à dire "voyage de la mort". Il n'avait pas été prévu de faire exploser la bombe au ras du sol, sinon les effets d'irradiation et de souffle n'auraient pas été maximals. En attendant les tests en vraie grandeur sur des cibles japonaises, où les engins descendraient, suspendus à des parachutes et où un simple capteur altimétrique déclencherait la mise à feu on avait construit dans ce site situé près du village d'Alamogordo un portique métallique auquel on suspendrait l'engin. A titre de simulation il avait été décidé de suspendre à cette structure, exactement à l'emplacement que la bombe serait censé occuper un engin conventionnel à explosif chimique, de même aspect. En mettent cet engin à feu, les scientifiques avaient projeté d'effectuer des mesures sur l'impact et la propagation de l'onde de choc produite. Mais en cet été particulièrement orageux, la veille du jour dit la foudre tomba sur l'engin et provoqua son explosion prématurée. D'aucuns auraient pu voir dans cet évênement quelque avertissement du ciel, mais Groves s'empressa de prendre les devants en dénonçant cette superstition ridicule, avant même que quelqu'un ne lançat l'idée.
Oppenheimer jouait son rôle de grand-prêtre de l'Apocalypse. A tout moment il posait sur l'assistance un regard bienveillant et apaisant. Parfois, sentant une certaine tension chez certains il clignait des yeux comme pour dire "Ne t'en fais pas, Jack, tout va très bien se passer".
Le coeur de la bombe fut assemblé dans un vieux ranch, sous la direction de Robert Basher, chef de la division de la physique des bombes à Los Alamos, dans un silence quasi-religieux. L'explosion prématurée de la charge chimique sous l'effet d'un impact de foudre avit, même si les gens avaient décidé de n'en point parler, créé un certain malaise. La moindre fausse note dans le déroulement des opérations d'assemblage de l'engin aurait été perçue comme un mauvais présage par des gens que l'incident de la veille avait, qu'ils le veuillent ou non, rendu superstitieux. Groves avait son tic favori, qui avait le don d'énerver Oppenheimer au plus haut point : il écrasait son poing gauche dans sa paume droite, à intervalles réguliers, pendant que Basher assemblait les éléments soigneusement usinés. Soudain, une pièce refusa d'entrer dans son logement. Groves retint son souffle. Oppenheimer fut pris de tics nerveux. Fort heureusement Basher comprit qu'il avait présenté la pièce à l'envers. Il en fit la démonstration et l'assistance poussa un soupir de soulagement, les visages se détendirent. celui de groves s'éclaira d'un large sourire qu'il présenta en direction de chacun. Oppenheimer alluma sa courte pipe et se mit à tirer quelques bouffées. Puis il gligna des yeux en souriant de manière à peine perceptible. En moins de cinq minutes tout fut réglé, Basher ajustant les dernières vis comme des cerises sur une pièce montée.
Les atomistes convergèrent vers le site d'essai. On les dota de "snake bite kites" c'est à dire de nécessaires pour les morsures de serpents.
Les 14 et 15 juillet suivants de nouveaux orages éclatèrent, cette fois accompagnés de grêle. Groves entreprit de détendre l'atmosphère en lançant, dans le baraquement où les scientifiques avaient trouvé refuge :
- La prochaine fois, kids, nous allons avoir droit à une pluie de grenouilles !
Hans Bethe passa au tableau. Des diapositives préparées à cet effet furent présentées à l'assistance, où la majorité des présents, en fait, apprit à cette même minute le but ultime des travaux auxquels ils avaient collaboré pendant deux longues années. Bethe conclut son bref exposé en disant :
- D'après les estimations humaines l'expérience doit réussir. Mais la Nature se conformera-t-elle à nos calculs ?
L'heure fut fixée à quatre heures du matin. Un essai de nuit permettait d'avoir une meilleure image du phénomène au moment de l'explosion. En procédant juste avant le lever du juour on pourrait ensuite obtenir une vue assez précise du "champignon" formé par l"ascendance. A minuit les participants prirent place dans des bus camouflés. A deux heures ils se répartirent à quinze kilomètres du points zéro, essayant les lunettes noires dont on les avait dotés et s'enduisant le visage d'une crème protectrice. Oppenheimer et Groves avaient pris place dans la station de contrôle d'où devrait être commandé le tir, à dix kilomètres du portique où était suspendue la bombe. Fermi arpentait la pièce, huilare, en agitant les bras et en répétant "c'est quand même de la belle physique, non?".
Le ciel restait couvert. A l'extérieur du bâtiment tous structaient le ciel en espérant apercevoir les étoiles et certains en arrivaient même à se convaincre qu'ils en apercevaient. Après consultation des météorologues on décida de confirmer l'heure du tir. Groves partir en voiture rappeler ses dernières consignes au personnel scientifique : mettre les lunettes en s'allonger sur le ventre en détournant le visage. Personne ne savait en effet si le rayonnement émis par cette moderne Méduse ne risquait pas de rendre les gens aveugles définitivement.
Fermi avait imaginé un système très simple pour être le premier à pouvoir évaluer la puissance de l'engin. Il avait découpé deux longues bandes de papier qu'il tenait, une dans chaque main, à bout de bras. Selon ses calculs, la façon dont ces bandes se déplaceraient, lorsque passerait le souffle de l'explosion, devait lui permettre d'en déduire une valeur à vingt pour cent près, assurait-il.
Pendant les heures qui avaient précédé les hauts-parleurs avaient diffusé de la musique douce, pas seulement pour détendre l'atmopshère mais aussi pour s'assurer de leur bon fonctionnement au cas où Groves aurait du lancer des ordres d'évacuation en urgence au cas où l'expérience aurait échappé au contrôle des hommes et serait passé sous celui du Malin.
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