Trinity

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Quelques minutes avant le tir on demanda aux gens de détourner la tête. Alors commença le compte à rebours. Anticipant, Oppenheimer se rappela soudain le passage de la Bhabavadjitâ, le poème sacré des Indous :

 

Si la lumière de mille soleils
Eclatait dans le ciel
Au même instant ce serait
Comme cette glorieuse splendeur....

 

Pendant que le compte à rebours s'égrenait il pensa à un autre passage où s'exprime Sri Krishna, le sublime, qui règne sur le destin des hommes :

       - Je suis la mort qui ravit tout, qui ébranle les mondes.

L'explosion se signala par une lueur qui se réfléchit sur les montagnes environnantes, semblable à l'éclat du flash d'un appareil de photo. Tous savaient que le rayonnement ne présentait de danger que pendant un temps relativement bref. Groves, Oppenheimer et Fermi sortirent du bâtiment de contrôle. Ils savaient que l'onde de choc, à la distance à laquelle ils se trouvaient du point zéro ne les frapperait pas avant une trentaine de secondes. Fermi s'était mis face au souffle, les bras en croix, tenant entre ses doigts les bandelettes de papier. Un sourire lui faisait trois fois le tour de la figure. Groves avait repris son tic habituel, en frappant de manière rythmée avec son poing la paume de son autre main. A chacun de ces chocs un tic parcourait le visage d'Oppenheimer. Au bout de trente seconde retentit un grondement lointain évoquant un orage de montagne. Les secondes passèrent alors, interminables. Le visage d'Oppenheimer se déformait à vue d'oeil. Groves accélérait le mouvement de frappe de ses mains, l'une contre l'autre. La tension devenait extrême et le cap de la minute fut dépassé. Fermi regardait alternativement sa bandelette droite et sa bandelette gauche : aucune ne bougeait le moins du monde.

Une voix se fit entendre dans le haut-parleur. Quelqu'un demanda si les gars pouvaient se mettre en position normale car certains commençaient à se plaindre du torticolis. Une autre voix demanda si l'essai avait été remis. Groves lâcha :

- Le truc a foiré, c'est tout !

 

Fermi, qui avait lâché ses bandelettes regardait maintenant en direction du point zéro avec des petites jumelles qu'il avait sorties de sa poche.

- Attendez, il y a quelque chose. Il y a un champignon.

Groves équarquilla les yeux.

- Un champignon !?!
- Regardez vous-même, lui dit l'autre en lui tendant ses jumelles.
- Vous avez raison. Et il monte sacrément haut !
- Plusieurs milliers de mètres, si j'en juge à son apparence.
- Pourquoi n'y a-t-il pas eu d'onde de choc, de souffle ?
- Je n'en sais rien.
- Ca pourrait être... une onde de choc en dedans ?

Fermi haussa les épaules.

- Ne dites pas de conneries, Groves. Une onde de choc, c'est une onde de choc. Il n'y en a pas eu, c'est tout.
- Alors, l'arme, c'est foutu ?
- Je ne sais pas. Il faudrait attendre que le jour se lève pour y voir un peu clair. Il est cinq heures trente. Ca ne va pas tarder. Oppie ?

Oppenheimer ne répondit pas. Il semblait s'être changé en statue de sel. Le jour se leva. Tous virent un immense champignon blanc-gris, dressé vers le ciel.

- Il bouge, dit Fermi, qui avait repris ses jumelles.

- Il bouge ?
- Oui, il semble osciller légèrement, de droite et de gauche.
- C'est vous qui oscillez, Fermi !
- Non, je n'oscille pas. C'est le nuage qui oscille. Si vous voulez vérifier ...

Groves repoussa les jumelles.

- Je suis d'avis qu'on aille voir. Mettons un compteur Geiger dans une Jeep et allons-y. Mais dites aux autres de ne pas bouger.

Un sergent se mit au volant. Groves prit place à côté de lui. Fermi se mit sur la banquette arrière en tenant avec sa main gauche le compteur Geiger posé sur ses genoux et en brandissant dans sa main droite la sonde qui lui était reliée. Oppenheimer avait l'air totalement absent. Le jour qui se levait révélait chez lui un teint devenu cireux. Les kilomètres furent couverts à vive allure. Plus ils se rapprochaient et plus le champignon leur paraissait immense. Son immobilité majestueuse était impressionnante. On eut dit une tornade figée dont la base devait mesurer plusieurs centaines de mètres de diamètre.

Fermi hocha la tête.

- Pas la moindre trace de radioactivité.

Il s'approchèrent jusqu'à cent mètres de la base.

- Arrêtez la Jeep ! hurla Groves.

Fermi jaillit du véhicule avec sa souplesse de félin habituelle. Groves descendit puis se retourna vers Oppenheimer, qui restait assis; l'oeil fixe.

- Vous venez ou il va falloir vous porter ?

Groves donna au sergent l'ordre de laisser tourner le moteur du véhicule et d'être prêt à démarrer aussitôt au cas où "il se serait agi d'une radio-activité différée". Ils s'enhardirent et finirent par se décider de s'approcher de l'objet. Fermi marchait en tête, le compteur Geiger en bandoulière, l'oeil fixé sur l'aiguille du cadran, tendant la sonde vers l'avant, à bout de bras.

- Zéro, rien.

L'italien portait un imperméable mastic qui ne le quittait jamais été comme hiver et qui dans le laboratoire, lui servait de blouse. Il avait une façon très spectaculaire de négocier son approche du nuage. Il se tenait comme un escrimeur en brandissant à bout de bras la sonde du compteur, telle la poignée d'un fleuret. Jambes très écartées, il faisait alors plusieurs bonds en avant, puis battait prestement en retraite sans perdre de vue l'aiguille de son compteur qui possédait, il le savait, une certaine inertie. Il n'était en effet pas impossible que pour une raison inconnue le rayonnement émis par ce nuage solidifié ne se manifeste qu'à très courte distance, du fait un phénomène d'absoption imprévu et qu'en deçà de cette limite ces radiations aient le pouvoir de tuer un cheval. Après plusieurs passes, s'approchant sans cesse un peu plus, Fermi, évoluant au bord d'un abîme de perplexité, arriva au contact. Après un court instant d'hésitation il enfonça sa sonde dans ce matériau non-identifié où celle-ci pénétra sans difficulté.

- Regardez ! hurla Groves.

Fermi dégagea la sonde et, se retournant, aperçut Oppenheimer, toujours coiffé de son ridicule petit chapeau, qui tenait, posé sur le plat de sa main, un morceau du nuage de la taille d'une assiettée de porridge. En parlant la bouche pleine, il dit :

- Ch'est chucré. Ch'est comme de la barbe à papa...

Groves pensa qu'il était inutile, en plein mois de Juillet, de continuer à faire chauffer le moteur de la Jeep et il fit signe au chauffeur de couper le contact. Fermi mis la sonde du compteur dans sa poche d'imperméable. Toutes ces émotions les avaient à la fois brisés et mis dans une sorte d'état second. Oppenheimer leur tendit son morceau de nuage en leur disant :

- Help yourself, please.

Ils se servirent en bredouillant un mot de remerciement. Oppenheimer donna le reste au chauffeur puis repartit aussitôt détacher un nouveau morceau. Le sergent resta au volant du véhicule. Groves et Fermi s'assirent sur le marche-pied de la Jeep, ce qui leur procura un peu d'ombre. La chaleur montait vite en cette saison.

- Toutes les parties n'ont pas le même parfum, remarqua Fermi. Là, on dirait de la fraise et là de la pistache.

La radio de la Jeep crépita. Bethe s'inquiétait d'eux. Ils le rassurèrent.

- Ne vous inquiétez pas, c'est excellent.
- Vous pouvez répéter ?

Groves avala sa bouchée et se râcla la gorge. Comment expliquer au danois ce qu'ils étaient en train de vivre. Soudain la voix de Bethe se fit plus pressante.

- Le vent s'est levé. La nuage n'a pas l'air trop stable. Je ne sais pas de quel côté vous êtes, mais il a l'air de s'incliner de plus en plus.

Groves leva la tête. Le coup d'oeil était, certes, phénoménal mais de toute évidence le nuage était en train de s'incliner vers eux, et même de se plier.

- Damn'it, sergent, démarrez cette Jeep immédiatement. On se tire en vitesse, hurla-t-il.

Fermi alla récupérer Oppenheimer qui était occupé à remplir consciencieusement son chapeau, à ras bord, avec des échantillons du nuage, de différentes couleurs. Quand tout le monde fut à bord la voiture démarra en trombe au moment où le nuage commença carrément à basculer. Le chauffeur écrasa l'accélérateur. Le nuage s'abattit mollement et la Jeep fut recouverte. Le moteur cala mais le sergent eut la présence d'esprit de débrayer. Le véhicule émergea lentement du bord déchiqueté du nuage et roula encore sur quelques dizaines de mètres. La matériau du nuage avait adhéré partout. Fermi pensa qu'ils avaient tous les quatre l'air de sortir d'un hôpital psychiatrique. Le véhicule finit par s'arrêter complètement, hors d'atteinte de débris emportés par le vent. Ils tentèrent alors de mettre un peu d'ordre dans leurs tenues. Fort heureusement la Jeep était équipée d'un kit de décontamination radioactive comprenant un bidon d'eau, une pompe et un asperseur, ainsi que des rouleaux de papier hygiénique. Le sergent procéda au nettoyage en commençant par le personnage le plus haut gradé : Groves. Quand ses trois passagers lui parurent à peu près présentables il se mit à s'occuper de lui-même. Groves se tourna vers Oppenheimer :

- Alors, vos conclusions ?

L'atomiste fixa un point situé haut dans le ciel, attitude qui était chez lui le signe d'une profonde concentration.

- Je préfère quand même la fraise....
- Oppenheimer, je vous rappelle que ceci est censé être une bombe destinée à écraser les Japonais.

Le scientifique approuva. Il fit face à Groves en changeant soudain totalement d'attitude.

- Nous avez remarqué, tout à l'heure, que le moteur de la Jeep avait calé. Imaginez des troupes entièrement recouvertes par cette susbstance. Ces gens seraient neutralisés, à notre merci.

Fermi approuva d'un hochement de tête.Oppenheimer poursuivit :

- Bien sûr, ça n'est pas l'effet que nous escomptions mais il semble que des divisions blindées seraient totalement paralysées, les avions cloués au sol, les fantassins obligés de se terrer dans leurs abris.
- Sans compter le ridicule, surenchérit Fermi. Dans une ambiance pareille, il n'y a plus de hiérarchie qui vaille. Les Japonais, ne l'oublions pas, sont très sensibles au ridicule.

Groves réfléchit.

- Nous avons encore deux bombes comme cela. Le mieux est de les lâcher l'une après l'autre. Les Japonais penseront que nous en avons beaucoup en réserve et en particulier que nous pourrions recouvrir le Palais Impérial de ce truc à la fraise, voire d'attenter à la personne même de l'Empereur. En une semaine, le Japon sera à genoux. Rentrons prévenir les autres.

 


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