L'Extraterrestre
Troisième épisode
Dans la chambre d'hôtel, Peter Small consultait les notes qu'il avait prises dans les jours précédents. Lefou lui avait dit, lors de leur dernier entretien :
- De toute façon, si je vous emmenais en bas, vous ne pourriez rien comprendre. Ca n'est pas de la physique de votre planète ou de votre temps. Ce sont des machines qui ne se commandent qu'à la voix, et pas avec n'importe quel langage, vous l'imaginez bien. Le seul qui commence à en connaître les rudiments ici, c'est Barthélémy. Je projette d'en faire mon assistant, à terme, car c'est l'unique personne de mon entourage en qui je puisse avoir toute confiance.
Peter s'allongea sur le lit.
- Tu es soucieux ?
- Tout cela est très déconcertant, avoue-le. Mais Morgan m'a demandé
de le tenir au courant de toute percée technico-scientifique susceptible
de se prêter à des applications industrielles.
- Tu penses aux plantes en or ?
- Là, il y a le problème du prix de revient. Il n'est pas sûr
que des gens soient prêts à mettre des fortunes dans de tels bijoux,
probablement très coûteux à réaliser.
- Alors, ce sont les diamants de synthèse ?
- Même si l'analyse prouve qu'il s'agit de vrais diamants, reste encore
à produire des pierres de qualité, qui puissent être vendues
dans des bijouteries. Ce soir, Lefou m'a dit qu'avec son procédé
il pouvait fabriquer des cristaux piézo-électriques artificiels.
Cette information est suffisante pour que j'appelle Morgan, et je l'ai fait.
Il m'a dit qu'il atterrirait demain à l'aérodrome d'Agen, avec
son jet. J'avoue que je ne sais pas trop quoi penser de cette affaire d'hybride
d'extraterrestre mais si Lefou sait fabriquer des cristaux piézo-électriques
de synthèse, peu importe à la limite si tout cela vient du génie
de son cristallographe de père ou d'un savoir venu d'ailleurs.
Le début de la matinée fut consacrée à la cérémonie de levée du corps, à la clinique, installé dans la chapelle ardente. Paul Lefou s'y rendit avec Barthélémy, conduisant la Jaguar. Small suivait dans la Twingo, avec Clara et Rodrigo.
- Rodrigo, qu'est-ce que vous en pensez de cette histoire,
Thulé et compagnie ?
- Je suis un homme pragmatique qui croît ce qu'il voit et ce qu'il peut
toucher. Ce que j'ai vu, ce sont les résultats positifs des analyses
cristallographiques effectuées à Barcelone, qui ne laissent place
à aucun doute. Il s'agit bien de diamants authentiques, pas de zircons.
Même s'il restait une mise au point à faire, cela signifie que
Paul, là-dessous, a réussi à fabriquer du véritable
diamant. Moi, je n'ai pas envie de mourir pauvre, si vous voyez ce que je veux
dire.
- Qu'entendez-vous par "nous" ?
- Nous, c'est moi et le directeur du laboratoire de cristallographie de l'université
de Barcelone qui a fait les analyses spectrographiques aux rayons X. J'ai mis
des billes dans cette affaire, et lui aussi, en échange d'un nombre substantiel
de parts dans une affaire que Paul est en train de monter avec l'argent de la
de Beers.
- Hmmm....
Le corps de madame Lefou reposait dans la chapelle. Son fils avait épinglé sur sa poitrine ses nombreuses décorations. Un envoyé de la municipalité d'Agen prononça quelques mots. Le passé de madame Lefou fut évoqué, son action dans la résistance ainsi que son rôle aux affaires culturelles dans l'immédiat après-guerre. Puis le corps fut déposé dans son cercueil par les employés de la société de pompes funèbres et chargé dans le véhicule.
Le jet de Morgan se posa à l'heure dite. Au lieu de le piloter lui-même comme à son habitude l'industriel s'était assuré les services d'un pilote privé. Le jet manoeuvra et s'immobilisa. C'était un Falcon à sept places, en comptant le pilote et le copilote. La porte-escalier se déploya et Morgan apparut, sourire aux lèvres.
- Salut les gars. Cette fois, j'ai l'impression qu'on est sur un coup pas mal, non ? Où est-il, votre type, votre poule aux oeufs d'or, ce roi du piézo-électrique ?
Dès qu'ils furent dans la propriété, Lefou capta aussitôt l'attention de Morgan. Small vit celui-ci signer un chèque que Lefou fit prestement disparaître dans sa poche avec une rapidité qui ralluma chez Peter la flamme de la perplexité. Mais déjà Morgan était sur le départ. C'était un homme qui ne tenait jamais en place.
- Excusez-moi, mes amis, j'ai un déjeuner dans une
heure avec des turcs. Je serais ravi de rester avec vous tous, mais je ne le
peux pas. J'ai réglé les quelques ardoises de Lefou. Il ne faut
pas que ce type soit bêtement emmerdé par ses créanciers.
- Combien ?
- C'est peanuts, quarante mille balles. Je reviendrai demain, en fin de journée,
pour le contrat.
Morgan ne traînait jamais. Lefou lui avait fait une liste de ses desiderata, qu'il montra à Small. Dans le lot il y avait la location d'un bateau pour aller disperser les cendres de sa mère, au large. Il avait demandé également de pouvoir disposer chaque mois d'un stock d'opales brutes, pour pouvoir les tailler. Peter trouva ce détail incongru. Au moment où le pilote de Morgan relevait la porte de l'appareil il se tourna vers Clara.
- Qu'est-ce que ça vient foutre dans cette affaire
de synthèse de cristaux piézo-électriques ?
- Tu penses quoi ? répondit Clara.
- Je pense qu'il y a des trucs à tirer au clair. Il y a un gars qui connaît
la vérité, c'est Barthélémy, puisqu'il est le petit
ami de Lefou.
- Qu'est-ce que tu vas faire ?
- Lui poser carrément des questions à propos de l'hermaphroditisme
de son patron.
- C'est quand même leur vie privée. Est-ce que tu ne pourrais pas
faire cela demain, après la crémation de madame Lefou ?
- Non. Morgan va revenir et signer un contrat avec lui. Je veux être sûr
qu'il ne se colle pas dans un guépier pas possible.
Small attaqua Barthélémy alors que celui-ci se livrait à des travaux de jardinage.
- Je voudrais vous poser une question à propos de
monsieur Lefou.
- De monsieur Paul ?
- Bon, je ne suis guère habitué à poser des questions semblables,
mais à ce que j'ai cru comprendre vous êtes censé connaître
l'anatomie de Paul Lefou.
Le jeune homme rougit.
- Je me fous de ce que vous faites ensemble, c'est votre
vie à tous les deux, mais j'ai une question précise à vous
poser. Est-ce qu'il est hermaphrodite ?
- Je vous demande pardon...
- Je pose ma question autrement. Est-ce que monsieur Lefou possède à
la fois un sexe de femme et un sexe d'homme. A-t-il un phallus et un vagin ?
Barthelemy avait pris la couleur des pivoines qu'il continuait d'arroser.
- Barthélémy, répondez-moi. Paul a-t-il
quoi que ce soit d'anormal concernant sa morphologie sexuelle ?
- Non....
- Bon... c'est tout ce que je voulais savoir, merci.
Il rejoignit Clara.
- Emmène-moi à l'hôtel. Je veux passer des coups de fil, mais sans avoir des mange-merdes qui me tournent autour.
Clara préféra laisser Peter seul, pendant qu'il téléphonait. Elle perçut simplement des éclats de voix, à plusieurs reprises. Quand elle ressortit de la salle de bain, où elle était allée se refaire une beauté, Small avait le visage fermé.
- Quelque chose ne va pas, chéri ?
- On retourne chez Lefou. J'ai deux mots à dire à cet olibrius.
Clara savait que quand Peter prenait ce ton de voix et avait ce regard il était peu recommandé de le contredire. Elle se tint coi pendant tout le trajet. Ils trouvèrent Lefou et Carrera dans la cuisine en train de déguster un chocolat préparé par Barthélémy. Lefou souriait.
- Pour la crémation, ça sera demain à trois heures, à Bordeaux. Tout a été arrangé grâce à votre aide généreuse, monsieur Small. Ma mère connaîtra un départ digne de la femme qu'elle a été. De plus l'ancien associé de mon père, qui avait travaillé avec lui à la mine, à Madagascar, sera là.
Carrera tenait une statuette à la main.
- Savez-vous qu'elle a été offert par le Dalaï-Lama au père de Paul, pour éviter qu'elle ne tombe entre les mains des Chinois. C'est la déesse du feu.
Lefou avait des antennes et avait vite senti qu'il y avait de l'eau dans le gaz.
- Quelque chose ne va pas, monsieur Small ?
Peter planta son regard droit dans les
yeux de Lefou.
- Le problème actuel est de savoir si vous avez découvert
des choses ou si vous n'êtes qu'un banal escroc.
Clara, assise à côté de Lefou, tenta de modérer Small en lui faisant des gestes. Mais quand Peter était parti comme un buldozer, il était difficile de l'arrêter. Carrera fut stupéfié par cette sortie.
- Il y a quand même ces analyses aux rayons X qui prouvent que ce sont de véritables diamants.
Lefou reprenait de l'assurance.
- Et ça, vous ne pouvez pas dire le contraire.
- Mais je suis bien d'accord avec vous. Ce sont d'authentiques diamants, mais
ce sont des diamants naturels.
- Comment expliquez-vous alors l'inclusion ? ....
- Il y a eu d'abord formation d'une première gemme. Puis le hasard des
remaniements tectoniques a amené cette pierre dans un milieu et sous
une pression telles que le processus s'est remis en marche. Un second diamant
s'est formé autour de celui-ci. C'est un phénomène très
rare, mais ça existe. On a des exemples semblables avec les météorites.
On a trouvé des fragments où une roche primitive s'était
constituée, par accrétion. Puis une collision avait sans doute
brisé ce premier assemblage. Alors un des débris a commencé
à s'associé avec d'autres éléments et, au fil de
milliards d'années, par métamorphisme, à constituer un
nouvel astéroïde. Madagascar est un lieu extrêmement riche
pour toutes les bizarreries de ce genre. Les autochtones vendent ces curiosités
aux amateurs éclairés et votre père, fin minéralogiste,
en était un. Ca vient de là-bas, j'en mettrais mes couilles à
couper.
- Mais, les plantes transmutées ?
Lefou essayait de sauver les meubles. Carrera s'était plongé dans la contemplation de l'étude aux rayons X, réalisant que lui et son collègue avait filé toutes leurs économies à Lefou, en échange d'une valise de pierres probablement dénuées de toute valeur. Small faisait penser à une homme qui démolit de la porcelaine, dans un magasin, à coup de pierres. Dans le salon Barthélémy, pour essayer de capter des bribes de cette conversation, avait arrêté l'aspirateur.
- Les végétaux transmutés, c'était joli. Ce qui m'a mis la puce à l'oreille c'est la présence du four et de la centrifugeuse dans votre atelier de taille d'opales. J'ai appelé mon ami Galland, dont le père, à la retraite, a été professeur de fonderie à l'Ecole des Arts et Métiers d'Aix-en-Provence. Il m'a expliqué le procédé, qui n'a d'ailleurs aucun intérêt en dehors de la simple curiosité. Vous prenez la plante et vous la plongez dans un bain constitué d'un mélange d'eau et de céramique, puis vous la retirez. Elle se trouve alors couverte d'une fine pellicule de poudre humide, que vous laissez sècher. Vous rééditez plusieurs fois l'opération jusqu'à ce que la plante son recouverte d'un film de céramique suffisemment épais. Puis vous la plongez une dernière fois dans un bain et vous laissez sècher, pour que le moule se constitue.
Lefou sourit
- D'accord, mais comment faites-vous pour extraire la plante
de son moule ?
- Vous mettez tout cela dans un four. La céramique durcit et la plante
est carbonisée, puis carrément gazéifiée. Là,
le moule est prêt à servir.
C'est Carrera qui se mit de la partie.
- Monsieur Small, pour mouler, il faut prévoir des
dépouilles. Il faut que le gaz contenu puisse s'évacuer.
- C'est là toute l'astuce, et ces échantillons ont probablement
été réalisés par le père de Lefou, il y a
des années. La coulée est effectuée dans la centrifugeuse,
qui n'est pas une machine du commerce mais a probablement été
réalisée selon des plans fournis par monsieur Lefou père.
C'est un engin sacrément costaud, blindé, doté au centre
des contacteurs tournants pour l'alimenter en électricité pendant
que la machine est en marche. Quand celle-ci tourne assez vite et que le moule
est soumis à un nombre suffisant de "g", un chauffage électrique
liquéfie l'or, qui est envoyé vers celui-ci. A cinquante ou cent
"g", les bulles d'air sont éjectées par la force d'Archimède.
Lefou tenta une dernière passe d'arme.
- Fort bien, mais quand la forme en or est constituée,
comme l'extrayez vous de son moule ? Difficile de ne rien abimer en cassant
celui-ci.
- Vous ne le cassez pas. Il est dissous par un acide. C'est pour cela que vous
opérez avec de l'or. Un autre métal serait attaqué. Comme
manip, c'est remarquable. J'aurais aimé connaître feu votre père.
Mais vous, vous n'êtes qu'un vulgaire escroc.
Small se leva.
- Viens, Clara, on s'en va, j'ai besoin de prendre un peu l'air.
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