Prise d'otage
- Alors, comment ça évolue ?
- Il est toujours là-haut, depuis deux heures. Il retient tous les membres
de la section en otages.
- Et il veut quoi ?
- Pas eu le moyen de le savoir jusqu'ici. Je ne sais pas : une voiture, un avion,
du fric. Le truc habituel, j'imagine. Mais il y a pire.
- Quoi ?
- La Directrice Générale du CNRS est entrée, à un
moment. Il l'a immédiatement chopée et l'a mise avec les autres.
- C'est un gars de chez nous ?
- Oui, c'est un gars de chez nous.
- La presse est au courant ?
- Apparemment non. Il a un portable mais apparemment il n'a pas appelé
de journalistes.
- C'est déjà un bon point.
- On a fait venir son directeur de laboratoire, qui va essayer de parlementer.
C'est un type asse cool, en principe, bien habitué à caresser
les gens dans le sens du poil. Ah, attendez, il appelle. Dites... vous pouvez
nous passer ça sur le haut-parleur, pour que tout le monde entende.
La voix de l'homme brisa soudain le silence.
- Je voudrais vous passer la Directrice Générale, pour que vous compreniez que je ne plaisante pas.
On entendit une petite voix angoissée.
- Il m'a accroché une grenade dégoupillée autour du cou. Il retient la cuillère avec la main et dit que si on tente quoi que ce soit, il lâche tout. Il dit qu'il va tuer tous les membres de la section qui n'ont pas produit de travaux consistants.
Le responsable de la cellule de crise lâcha :
- Ca veut dire qu'il va tuer tous les théoriciens.
Le directeur des services administratifs essaya d'entamer le dialogue.
- Euh... qu'est-ce que vous voulez ?
- Je te le dirai tout à l'heure, connard. Je voudrais d'abord que vous
enleviez les tireurs que vous avez mis sur le toit d'en face.
Le gars du GIGN lâcha :
- Il n'y a qu'à faire ce qu'il dit. De toute façon
ce type est un malin. Il ne passera jamais devent une des fenêtres et
si on tire on risque de descendre par erreur un membre de la section.
- Ou la Directrice Générale...
- Ou la Directrice Générale, pourquoi pas ?
Quelqu'un s'écria :
- Regardez, il fait ouvrir l'une des fenêtres ! On
dirait qu'un des otages est poussé pour faire face à celle-ci.
- C'est Françoise, je la reconnais !
La voix de l'homme se fit entendre dans le haut-parleur.
- Allez, dis-leur, dis-leur que tu es nulle !
- J'ai fait Normale Supérieure !
- Mais ça, on s'en fout, ma grosse. Dis-leur que tu es nulle à
chier, que tes théories sont du pipeau complet.
- J'ai fait des contributions.....
- On dit ça quand on n'a rien à dire.
Le gars du GIGN avait l'oeil collé à ses jumelles.
- Je le vois.
- Alors, qu'est-ce que vous attendez pour le descendre, qu'on en finisse ! Vous
avez des tireurs d'élite, non ?
- Désolé, nos balles ne rebondissent pas encore dans les miroirs.
Si vous aviez un laser, à la rigueur.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ? .....
- Ce que je veux dire c'est que je vois son image dans la glace de la salle
de réunion et je comprends pourquoi les autres ont la trouille.
- Pourquoi ?
- Il a un imper gris et semble porter quelque chose autour de la taille.
- Vous voulez dire une ceinture d'explosifs, comme les commandos suicide ?
- Ca m'en a tout l'air. Le problème, chez vous, c'est que vous avez des
types qui connaissant la physique et l'électronique. Je ne me risquerais
pas à brusquer un gars potentiellement aussi bricoleur.
- Alors, qu'est-ce qu'on fait ?
- Rien. Pour le moment, on attend.
Un bruit strident se fit entendre dans le haut-parleur.
- Qu'est-ce que c'est que ce truc ? Ca me vrille les oreilles.
Un problème technique ?
- Non, je pense que c'est Pascaline Moussaka. Elle est dans le groupe des otages.
- C'est elle qui fait ce bruit ?
- Oui. On n'a jamais compris comment elle s'y prenait. Il parait que c'est comme
ça qu'elle rit.
- Vous voulez dire ... que c'est comme ça qu'elle rit ?
- Si on peut appeler cela rire. Appelons ça une... réponse émotionnelle.
Ca ressemblait à la lettre " i " énoncée avec une force terrible, pendant des secondes interminables.
- Elle va faire ça longtemps ? Moi, ça me
stresse....
- En général ça ne dure pas très longtemps. Mais
là, comme elle est prise en otage, on ne peut pas savoir.
- C'est une théoricienne ?
- Oui.
- Vous croyez qu'il va la forcer à sauter par la fenêtre ?
- Je n'en sais rien.
- Au moins, elle arrêterait....
Finalement Moussaka-la-sirène finit par s'arrêter. Alors l'homme allongea ses revendications :
- Je veux passer DR1 !
- Qu'est-ce qu'il dit ?
- Il dit qu'il veut passer directeur de recherche première classe, sinon
il fait tout sauter.
- Il est quoi, ce type ?
- Je crois qu'il est DR2. C'est juste en dessous de DR1.
- Il est DR2 depuis combien de temps ?
Le responsable administratif compulsa un paquet de feuilles.
- Depuis 1985
- Ca fait 17 ans. Il y en a, comme ça, qui craquent. Il y a deux ans
il y a un chargé de recherche de 52 ans qui a fait sauter son laboratoire,
et lui avec, à l'issue d'une phase dépressive.
On passa un micro au directeur de sa formation de recherche, qui essaya de parlementer.
- Ecoute, si tu relâches les otages, je te promets
qu'on réexaminera sérieusement ton dossier à la prochaine
commision, celle de l'an prochain.
- Non, c'est maintenant. Vous vous foutez de ma gueule. Je suis à six
mois de la retraite.
Le directeur avait essayé de ruser
comme à son habitude, mais cette fois il s'était planté.
Le responsable du GIGN intervint :
- Dites, si vous voulez négocier, essayez de le faire intelligemment.
A l'entendre, votre gars ne supportera pas très longtemps qu'on le prenne
pour un imbécile.
- Pourtant, dans le labo, d'habitude, ça marche....
Le gars du GIGN prit le micro :
- Si vous voulez on met une voiture devant la porte.....
- Je m'en fous de votre voiture. Je veux passer DR1.
Le responsable des services administratif intervint :
- Soyez raisonnable. Nous n'avons plus de postes frais.
Et puis, à six mois de la retraite, qu'est-ce que vous gagnerez au plan
financier ? Cela ne vaut pas la peine de provoquer un drame. Pensez aux familles
des otages.
- C'est une question d'honneur. Il y a dix ans, le président de la section
a demandé à un spécialiste étranger une expertise
psychiatrique, me concernant.
Le gars du GIGN se tourna vers le responsable administratif :
- Qu'est-ce que c'est que cette connerie ?
- C'est vrai. C'était en 92. Le président de la section a cru
bien faire. Le type avait publié trois articles dans Modern Physics Letters
A où il faisait varier la vitesse de la lumière. Quelques années
plus tôt il avait aussi dirigé une thèse où avec
élève il avait montré qu'on pouirrait faire disparaître
des ondes de choc. Enfin, des trucs pas standards. Au CNRS on ne peut pas laisser
les gens faire n'importe quoi, vous comprenez. Il faut qu'on effectue des contrôles.
Le gars qui était président de la section à l'époque
avait donc écrit à un Américain. Il lui avait envoyé
les travaux du gars en lui demandant son avis.
- Et alors ?
- L'Américain a répondu que la palette des centres d'intérêt
du type l'avait impressioné.
- Donc il n'a pas trouvé que votre type était dingue ?
- Il a répondu, attendez, je vous cite ça de mémoire :
"I can testify than this work has been done by a man in normal condition.
I don't see ant strangeness in it". ("Je peux attester que ces travaux
ont été faits par un homme qui est dans un état mental
mental. Je ne décèle pas d'anomalie de comportement chez celui-ci"
). Le problème est que le type a découvert ces courriers dans
son dossier CNRS.
- Ils s'y trouvent toujours ?
- Probablement.
- Et vous vous étonnez que, chez vous, de temps en temps, un type pète
un câble.
- Ecoutez, dites-lui que c'est d'accord. Dites-lui ... n'importe quoi. Dites-lui
qu'on a eu le ministre au téléphone et qu'on va créer un
poste frais, rien que pour lui.
- Mais... c'est faux !
- Oui, c'est faux, mais on gagnera du temps. Un mensonge peut sauver des vies.
La voix de l'homme se fit entendre dans le haut-parleur :
- J'ai tout entendu. Vous êtes des sous-merdes. De toute façon c'est trop tard. Vous l'aurez voulu !
Le responsable GIGN ne lâchait pas ses jumelles.
- Il va déclencher son système. Qu'est-ce qu'on fait ?
Se tournant vers le responsable administraif :
- Vous auriez pu être plus discret. Vous saviez que
j'avais le micro branché !
- Non, je ne savais pas.....
- Comme négociateurs, vous êtes pas mal, tous. Ouh, là,
là, il y a quelque chose qui m'ennuie, mais alors qui m'ennuie beaucoup.
- Quoi ?
- Il a collé la cuillère de la grenade entre les mains de votre
Directrice Générale et est en train d'enlever son imperméable.
Il a bien une ceinture. La Directrice, elle est pas bien. Si elle lâche
la cuillère, elle fait sauter tout le monde.
Un hurlement strident se fit entendre.
- C'est Pascaline Moussaka qui remet ça.
On entendit une explosion un peu étouffée.
Le responsable GIGN hurla :
- On ne peut plus attendre. Donnons l'assaut !
Les troupes casquées traversèrent la cour au pas de charge et gagnèrent les étages supérieurs. Sur le palier, un membre de la commision avait ouvert la porte. Le chef du GIGN passa le premier, tenant son 9 mm canon vers le haut, le doigt sur le pontet de la détente. Pascaline Moussaka hurlait toujours, en proie à une crise de nerf.. La Directrice Générale était debout, couverte de poudre blanche.
- Est-ce que quelqu'un ne pourrait pas faire taire cette
sirène d'incendie ? Cette poudre, c'est quoi ?
- C'est rien, chef, c'était une grenade à plâtre. Quand
elle a lâché la cuillère, ça a explosé, c'est
tout.
- Et le gars, il est où ?
Un membre de la section s'avança.
- Il était là, exactement là.
- Comment, il était exactement là ?
- Oui, devant la glace. Il nous a regardé avec un étrange sourire.
Il a rabattu sur son visage une espèce de visière, ce qui fait
qu'on ne pouvait plus voir ses traits. Puis il a tiré sur le déclencheur
de sa ceinture.
- Et lors ?
- Eh bien, sa combinaison a été parcourue par des décharges
électriques. Elle est devenue, comment dire... luminescente. Puis il
a disparu, sous nos yeux. Il ne restait plus qu'une espèce de vapeur.
- Bon, pas de blessés. On s'en tire bien cette fois. Allez, on s'en va, c'est fini.
Avant de quitter la salle de réunion le chef du commando GIGN lança un dernier coup d'oeil circulaire :
- Moi, je ne suis qu'un flic. Mais un type qui est capable de vous faire des trucs pareils, je ne comprends pas pourquoi vous ne l'ayez pas passé DR1.
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