Rencontre au Sommet
Une pluie fine s'était mise à tomber sur Washington. La radio du pilote de l'hélicoptère présidentiel se mit à grésiller.
- Allô, Mike, tu peux commencer à faire chauffer
ton moulin, on me signale qu'ils viennent de terminer la réunion.
- OK, et pour la couverture aérienne ?
- T'inquiète, c'est déjà en route. Tu les auras pile au
dessus de toi, à quinze mille pieds au moment où tu quitteras
la landing area de la Maison Blanche.
- Alors, tout baigne.
Le Président était parti pisser. Il pissait
toujours avant de monter dans l'hélicoptère, tout le monde le
savait. Avant même qu'il prenne la direction des toilettes du bureau ovale
les deux types de la sécurité rapprochée avaient investi
les lieux, arme au poing. C'étaient deux anciens marines qui connaissaient
leur affaire. En quelques secondes, avant même que le Président
n'ait poussé la porte ils avaient tout inspecté. Coup d'oeil dans
et derrière les cuvettes des WC, s'assurer que les grilles de ventilation
n'avaient pas été désserties. A la Maison Blanche elles
étaient carrément soudées. On ne sauraient être trop
prudent avec ces perpétuelles menaces d'attentats.
Les hommes se signalèrent par geste que tout était OK. Au moment où le chef de la plus puissante nation du monde poussait la porte ils se tenaient déjà de chaque côté, au garde-à-vous, leur arme de service rangée dans leur holster, le regard fixé sur le mur d'en face.
Georges se dit qu'il lui faudrait quand même un jour se décider à faire examiner cette prostate. Tout cela était un peu long. Mais, d'un autre côté, cela donnait du temps pour réfléchir quelque part, au calme. Il gagna l'aire d'embarquement. Laurie l'aida à enfiler son manteau. Dehors, un autre marine, en casquette blanche et gants blancs, se précipita pour l'abriter sous un vaste parapluie aux couleurs du pays tandis que ses gardes du corps, la main glissée dans l'embrasure de leur veste, se pressaient autour de lui pour former un rempart humain. A deux cent yards de là les deux hélicoptères de combat de l'escorte rapprochée tournaient à basse altitude en balayant le sol avec leurs puissants projecteurs. La suite présidentielle habituelle prit place dans l'appareil. L'hôtesse referma la porte et se retourna pour faire signe au pilote que tout était clair. Celui-ci lança les deux turbines et prit très vite de l'altitude. Les hélicos de combat, bardés de missiles et armés de mitrailleuses lourdes à tir rapide prirent la formation, chacun d'un côté, à une centaine de mètres de distance de l'hélicoptère présidentiel. Dix mille pieds plus haut quatre F-16 cerclaient en suivant ce décollage sur leurs écrans radar.
Le Président était fatigué. Sa petite secrétaire, très speed, lui balança le programme du lendemain. Il aurait le temps en principe dans la matinée de lire le discours que Jack lui avait préparé.
Laurie fit un dernier geste, avec son crayon-gomme :
- Et jeudi, le golf, avec le sénateur Twain, c'est
toujours d'accord ? Je maintiens les journalistes ?
- Oui, oui. Laurie, pourriez-vous me ramener un verre d'eau et un sandwich au
poulet ?
La secrétaire batailla quelque temps pour trouver le nécessaire, dans la petitre cantine située à l'arrière.
- Non, ça c'est du jambon. Seigneur, où ont-ils mis les sandwiches au poulet ? Ah, les voilà....
Quand elle revint avec son plateau le conseiller militaire l'interceprta au passage en lui faisant signe. Georges avait piqué du nez et il n'était peut-être pas nécessaire de le réveiller. Laurie éteignit le plafonnier et enleva délicatement le New York Times des mains du Président pour le poser sur le siège voisin, resté libre.
Les vitres du cockpit étaient ruisselantes de pluie. Le pilote était intrigué par une espèce de masse orange aux contours flous qu'il apercevait dans son axe de vol.
- William, tu peux regarder son ton radar et me dire ce
que c'est que ce truc qui a l'air de stationner devant à, je dirais à
vue de nez: dix nautiques.
- Quel truc ? Mon écran est vide.
- Alors regarde avec tes yeux, tu verras toi-même.
William regarda à son tour. Ce truc avait l'air d'un lampadaire au sodium, en plus gros. Ceci étant, qu'est-ce que foutrait un lampadaire au sodium à une altitude de dix mille pieds. En général ça se met au sol, ces trucs.
- Demande au contrôle-sol s'ils ont quelque chose.
William appela.
- Ici Big Bug à Ground Control. Est-ce que vous voyez quelque chose sur notre route, à la même altitude et selon le visuel à dix nautiques ?
- Oui, nous on voit quelque chose, mais c'est très faible et très flou. Ca doit être un "ghost". Mais c'est bizarre en cette saison. La météo de faisait état d'aucune inversion de température. Vous n'avez qu'à faire un détour en passant au 2 - 6 - 0, quand le truc sera derrière vous je vous donnerai un nouveau cap.
- Roger.
L'ordre fut répercuté et la formation des trois hélicoptères vira vers la gauche en ordre impeccable. Ils furent tranquilles quelques secondes jusqu'à ce que le lampadaire au sodium manoeuvre à son tour pour se remettre à douze heures.
- Merde, William, qu'est-ce que c'est que cette connerie ? Signale-le à Ground Control.
William s'exécuta en fixant l'objet des yeux, qui semblait manoeuvrer lui-même pour se rapprocher encore plus vite.
- Allô, Ground Control, ici Big Bug, vous m'entendez ? Allô Ground Control, ici Big Bug, vous m'entendez ?
Silence. On n'entendait que le sifflement des turbines.
- Ground Control, vous me recevez ? Ici Big Bug.......
William regarda sur sa droite. Mike s'était affalé sur son siège. Il avait lâché les commandes.
- Ca ne se fait pas de passer en automatique dans un vol pareil, pensa-t-il.
Mais Mike n'avait pas enclenché le pilote automatique.
- Shit, qui est-ce qui pilote ce truc, alors ? C'est à n'y rien comprendre !
Le lampadaire au sodium avait disparu, ou bien il était dans un angle mort. William sentait l'abrutissement le gagner.
- Big Bug à escorte, vous me recevez ? Est-ce que vous me recevez, bon sang ?
Les deux hélicos de couleur kaki tenaient des lignes de vol impeccables, mais aucun ne répondit. William se retourna. Dans la cabine, toutes les lumières s'étaient comme mises en veilleuse. Au fond du couloir le marine censé veiller en permanence s'était affalé sur le sol. Il tenait toujours son fusil d'assaut en main, mais son gilet pare-balles, en lui remontant sur le menton lui donnait l'air d'un poupon grotesque. William se sentait la tête lourde. Il appuya lui aussi son menton sur le dossier du siège et lutta un instant pour maintenir ses paupières relevées. Le plan de vol, lui échappant des mains, glissa sur le plancher du cockpit. Il dormait déjà à poings fermés quand le système de verrouillage de la porte de l'hélicoptère se mit à tourner tout seul. Les deux parties de la porte se déployèrent. L'escalier à quatre marches semblait reposer sur les nuages. Le vent du rotor soulevait les cheveux de Laurie, affalée sur son siège. Elle dormait trop profondément pour apercevoir le gros lampadaire orange qui s'était glissé entre l'hélicoptère présidentiel et l'appareil d'escorte.
Le premier à réagir fut le navigateur d'un des F-16 de la couverture haute.
- Capitaine, capitaine, les lumières sont revenues
!
- Oui, oui, je vois, lieutenant. Pouvez-vous nous faire un point ?
- Le GSP indique qu'on est dans le secteur deux - huit - zéro.
- Mais ça n'est pas du tout le secteur ! Et l'hélico présidentiel
?
- Je l'ai perdu. Il est possible qu'il vole peut êtrre trop bas pour que
je puisse le détecter son mon radar.
- Et sa balise ?
- Rien, pas de signal.
- Vous vous rendez compte, on a perdu le Président ! Et les autres ?
- Ils ont conservé la formation.
- Si je comprends bien on a volé en ligne droite pendant, quoi, une vingtaine
de minutes. Autrement dit on a dépassé de deux cent miles le point
visé.
- Vous parlez, on est dans le Maine !
- Qu'est-ce qu'on fout dans le Maine ? Ah, comme couverture haute, on est bons.
Vous avez le contact avec Ground Control ?
- Oui, ça y est. Ils disent que Big Bug est quasiment arrivé à
destination mais qu'ils ont perdu le contact radio avec lui pendant tout ce
temps, de manière inexplicable.
Dans l'hélicoptère présidentiel les gens reprirent connaissance les uns après les autres. L'hôtesse fut la première à réagir. Grelottante de froid elle actionna la commande manuelle de fermeture de la porte de l'appareil. Le copilote, ayant toujours le menton appuyé sur le dossier de son siège la regardait avec un air idiot. Au fond de la cabine le marine de garde se releva et vérifia son arme en réajustant son gilet pare-balles. Puis tous les regards convergèrent vers le siège du Président : il était ... vide ! Il restait une chance : qu'il soit dans les toilettes. L'hôtesse laissa à l'attaché militaire le soin de le vérifier. La recherche s'avéra hélas infructeuse.
La radio du cockpit grésilla.
- Allô, ici escorte 2, est-ce que ça va ?
Le conseiller militaire gagna le cockpit à grandes enjambées au moment où le pilote et le copilote achevaient d'émerger de leur torpeur et s'empara du micro.
- Oui, ça va très bien, pas de problème.
- On est en vue du point B
- On sait, on sait. C'est OK.
Le pilote avait repris les commandes. Le copilote, après un coup d'oeil au GPS, avait donné le top pour la descente en allumant les phares d'atterrissage. Ils ne remarquèrent pas lorsque le conseiller militaire referma la porte en alliage léger permettant d'isoler le poste de pilotage du reste de l'appareil. Celui-ci alla vers son secrétaire.
- Mark, vous avez à peu près sa taille.
- J'ai quoi ?!?
- Vous avez à peu près la taille du Président. Vous allez
passer son manteau. Faites vite, dans cinq minutes on arrive.
- Mais, pourquoi ? ....
- Mark , ne discutez pas, obéissez.
- Monsieur, la Présidente, à l'arrière, elle commence à
se réveiller.
- Faites n'importe quoi, filez-lui un cachet. Ca n'est pas le moment qu'elle
nous fasse une crise de nerf.
L'hélicoptère se posa. L'hôtesse ouvrit la porte et l'escalier se déploya automatiquement. Elle releva le col du pardessus que le secrétaire avait endossé. Le conseiller militaire le prit par les épaules. Laurie, comprenant la manoeuvre, se mit de l'autre côté. Ils passèrent en trombe dans l'allée d'honneur formée par les gardes en uniforme d'apparat. Elle lança au passage au chef du protocole, venu accueillir le Président :
- Il n'est pas bien. Il y a eu beaucoup de trous d'air.
- Mais ? .....
- Eh bien quoi ? Vous n'avez jamais eu le mal de l'air ?
Au bout d'une enfilade de couloirs ils gagnèrent la salle de réunion, ou plutôt une antichambre où le Président pouvait en cas de besoin se changer ou prendre un rafraîchissement. Ils demandèrent aux types de la sécurité de les laisser seuls dans la pièce. C'est à ce moment que le chef du protocole comprit.
- Mais... ça n'est pas le Président. Que
signifie cette mascarade ?
- Prévenez la CIA... et le Vice-Président. Personne ne doit savoir,
vous m'entendez, personne ! Il faut maintenant retrouver le corps.

L'homme sortit des buissons en titubant. Il avisa une cabine téléphonique à une centaine de mètres et fouilla nerveusement dans ses poches.
- Shit !
Finalement il trouva une dime dans la poche arrière de son pantalon. Dans la salle de réunion, transformée pour l'occasion en PC de crise le conseiller militaire téléphonait.
- Vous avez pu joindre le Vice-Président ?
- Il arrive, monsieur, il arrive.
- Et les patrouilles ?
- Elles sont pratiquement sur zone.
- Rappelez-vous, de la discrétion, avant tout de la discrétion.
Laurie le tira par la manche.
- Je l'ai en ligne.
- Qui ?
- Le Président.
- Laurie, ça n'est pas le moment de plaisanter, vous ne coyez pas ?
Laurie n'avait jamais plaisanté de sa vie. D'un geste sec elle tendit le combiné au conseiller en appuyant son geste d'un hochement de tête. Il le prit, interloqué.
- Dick, est-ce que vous pouvez me rappeler, parce que je crois que ça va couper....
Le conseiller reconnut la voix du Président. Il n'imaginait pas qu'on puisse appeler d'un autre monde.
- Dick, vous notez le numéro. Attendez, c'est le
472 677 004 11
- Mais c'est l'indicatif du Delaware !
- Ne discutez pas, Dick, rappelez moi, ça va couper. Je n'avais qu'une
dime sur moi et je vous appelle d'une cabine publique. Ca c'est bien le coup
d'être Président des Etats-Unis et de n'avoir jamais un rond sur
soi !
La communication fut coupée. Le conseiller composa le numéro indiqué comme un automate. Il avait l'impression de s'adresser à quelqu'un qui devait être dans l'au-delà, ou au mieux dans un univers parallèle.
- Georges, où êtes-vous ?
- Je n'en sais fichtre rien.
- De toute façon, avec le numéro de la cabine on arrivera à
vous localiser. Mais qu'est-ce que vous voyez autour de vous ?
- Une pompe à essence.
- Quoi ?
- Je suis à côté d'une station service, fermée. Je
lis Wannard et Fils.
- Une station service, Wannard et Fils, c'est noté. Monsieur le Président,
je fais rechercher ça immédiatement. On contacte le shérif
local et je vous envoie une voiture. Restez en ligne et ne bougez pas, surtout
ne bougez pas.
- Appelez-moi la CIA sur un autre poste, en urgence !
Il dévisagea Laurie.
- C'est bien le Président. Mais il y a une chose
que je ne comprend pas : Comment a-t-il fait pour résister à une
chute de deux mille mètres ?
- Il fait beaucoup de jogging.
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