Sculpture sur cire

- Allô, je suis la mère d'une camarade de votre fille, au collège.
- Oui, enchanté.
- Je suis un petit peu gênée de faire cette démarche auprès de vous.
- Que voulez-vous dire ?
- Ma fille Estelle fréquente la vôtre depuis plusieurs mois. Elles sont venues plusieurs fois à la maison. Mais il y a des choses dans le discours de votre enfant qui m'inquiètent un peu pour une enfant de treize ans.
- Mais encore ?
- Elle me semble attirée par des choses qui me semblent assez malsaines. Elle connait quelqu'un m'a-t-elle dit, qui réside en Afrique. Elle est un peu fascinée par .. les marabouts, par toutes ces choses-là.
- Cela fait partie du folklore africain. Les gri-gri, etc.
- Selon Estelle votre fille se livrerait à des pratiques, avec sa mère.
- A des pratiques. Que voulez-vous dire ?
- Je me sens très mal à l'aise de vous dire tout cela. Je n'ai que des présomptions. En fonction de tout ce que me racontait ma fille, j'ai fini par avoir une assez mauvaise impression. Il semble que votre fille rêve d'avoir un pouvoir sur les autres, un pouvoir qu'elle qualifie d'occulte, ce qui me semble assez malsain.
- Soyez plus claire. Y a-t-il quelque chose de concret ?
- Il est arrivé plusieurs fois qu'Estelle invite votre fille chez nous, en week-end. La dernière fois j'ai fait une chose que je ne me serais jamais autorisée à faire dans d'autres circonstances. Pendant que les enfants étaient allées faire une promenade j'ai ouvert le sac de votre fille et j'y ai trouvé toute une collection de fioles ainsi qu'une poupée de cire truffée de clous rouillés. Elle était emballée dans un chiffon sur lequel il y avait tout un tas d'inscriptions un peu ... bizarres.
- Quoi !?
- Ne m'en veuillez pas, mais je n'ai plus souhaité que ma fille invite la vôtre à la maison. Je pense qu'elle subit une influence, probablement de la part de sa mère, qui ne me semble pas être des plus saines. En dépit du caractère déplaisant de cette démarche j'ai estimé qu'il était de mon devoir de vous avertir.
- Je vous remercie de l'avoir fait.

Il raccrocha et s'assit, perplexe. Il y avait longtemps que ses relations avec sa fille, qu'il prenait chez lui les week-ends, semblaient s'être dégradées. Il avait tout fait pour maintenir le contact avec elle, l'avait incitée à avoir de nombreuses activités avec lui, mais avait à chaque fois essuyé des rebuffades. Il avait fini par conclure qu'il s'agissait des prémices de son adolescence et que les relations ne pouvaient donc pas être aussi faciles que dans le passé.

Depuis des mois il souffrait d'insomnies rétives, sans savoir pourquoi. De petites doses de somnifères restaient dans effet. Il avait fini par aller voir son medecin en lui disant "donnez-moi quelque chose de fort, pour que je puisse un peu récupérer". Le praticien lui avait fait une ordonnance en lui disant "voilà, je vous prescris ce type de produit avec cette dose. Mais ne l'utilisez pas au delà de quelques jours. Il y a là de quoi faire dormir un cheval". Le médicament était resté sans effet. Sur le conseil de son médecin il avait alors été frapper à la porte d'un "centre du sommeil" récemment ouvert dans la grande ville voisine. Là, on contrôlait l'activité nocturne de patients qu'on équipait de telle manière à enregistrer tout au long de la nuit leur électroencéphalogramme. Le responsable du centre lui dit :

- Bon, vous pouvez vous mettre au lit. Vous pourrez appeler l'infirmer avec ce bouton si vous avez besoin de quelque chose.
- Et si je ne dors pas ?
- Mais vous dormirez. Il est impossible à un être humain normal de ne pas connaître chaque nuit des phases se sommeil, même de brève durée. Je vous les montrerai demain, sur les enregistrements.

Il passa une nuit blanche. Cet état était douloureux et durait depuis des semaines. Il lui arrivait parfois de récupérer quelques heures de sommeil dans l'après-midi, c'était tout. Au matin le médecin du centre fit apparaître sur l'écran de son ordinateur en le faisant défiler l'enregistrement effectué pendant la nuit.

- Je ne comprends pas. C'est la première fois que je vois cela. Vous n'avez pas dormi une seule seconde. Les ondes du sommeil sont totalement absentes.

Il se voyait donc décliner de jour en jour, de manière étrange. L'épuisement le gagnait. Il se souvint que sa fille lui avait dit à plusieurs reprises, dans les semaines passées :"dis, quand tu pourras, qu'est-ce que tu voudrais qu'on fasse de ton corps". Cela semblait être une question singulière. Une fois, passe. mais chez la gosse, cette préoccupation semblait constante. Elle avait aussi l'air totalement terrorisée quand il conduisait son véhicule. C'était absurde. Bien qu'assez fatigué il s'efforçait de rester attentif et prudent.

Dans les jours qui suivirent le coup de téléphone de la mère d'Estelle il passa avec son véhicule diesel devant le cimetière. Soudain celui-ci s'immobilisa et il dut faire appel à une dépanneuse pour l'amener chez un spécialiste.

- Alors ?.
- Regardez votre arbre à cames : il est sectionné net en trois endroits.
- Comment est-ce arrivé ?
- Justement, je m'occupe de diesels depuis plus de vingt ans et je n'en pas la moindre idée. Il n'y a aucune trace de défauts. C'est totalement incompréhensible. Ce véhicule est pratiquement neuf.
- Bien, réparez tout cela.
- Cela prendra plusieurs semaines. Il faut que je commande la pièce.
- Pendant ce temps là, j'irai à pied, cela me fera du bien.

Il rentra à l'appartement en tentant comme il le faisait chaque après midi de trouver quelques instants d'assoupissement après avoir lu, ou regardé la télévision.

- Cette voiture qui rend l'âme devant le cimetière.. c'est curieux.

Il chassa cette idée de son esprit. Soudain il sombra dans un sommeil profond. Il fit un rêve bizarre. Il se voyait marcher à côté du cimetière de la ville, de nuit. Il montait la rue bordée de cyprès. Soudain, en face de lui, il apercevait sa voiture, phares allumés.

- Bizarre, je ne me souvenais pas avoir laissé les phares allumés.

Les rêves ont leur logique qui échappe à la compréhension des hommes. Il se sentit en danger, se mit à courir. Il eut la sensation que le véhicule roulait derrière lui, comme dans le film de Spielberg "Duel". Pour lui échapper il franchissait une clôture, d'un saut et se trouvait alors face à une scène étrange. Il y avait devant lui un lutrin, avec un livre ouvert, éclairé par une bougie posée sur un haut chandelier. Il s'approcha. Soudain il vit une main se diriger vers le texte du livre, avec une longue manche grise ou blanche, il ne savait pas exactement. Il entendit alors une voix dire :

- Ce qu'on te fait porte un nom.....

Il se réveilla en sursait. Il était deux heures. Il avait dormi apparemment depuis le milieu de l'après midi.

- C'est déjà ça de pris, se dit-il.

 


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