Un Coin Pourri
Cette planète-là, portant le numéro de référence X4-111 figurait sur notre programme d'exploration systématique. Sa localisation dans "la bande de l'eau" faisait qu'il était hautement probable qu'elle abrite la vie. A quel stade ? Il nous appartenait de le déterminer. La nef sortit de l'univers jumeau à une dizaine de milliers de kilomètres de distance de la surface de l'astre. Au voisinage on apercevait une lune, plus petite que la nôtre. Le major nota qu'elle semblait présenter un état de cratérisation important, apparemment relativement récent.
Nous pénétrâmes dans la zone intra-atmosphérique. Les capteurs pariétaux entrèrent aussitôt en action. La composition était comme d'habitude assez voisine de celle de l'atmosphère terrestre. Comme dans toutes les planètes n'ayant pas subi de dérive des continents un immense continent, circulaire et plat comme la main occupait toute une partie de la surface, le reste étant occupé par un océan paisible. La masse continentale était grosso modo centrée sur l'équateur. Au moment où nous la survolions elle se trouvait face à l'étoile, et donc éclairée. On voyait la formation nuageuse spiralée, liée à cet ensoleillement, le vortex diurne quotidien qui s'affaiblissait chaque soir pour disparaître totalement à la nuit tombée.
- Mankiewicz, c'est pas encore là qu'on pourra chausser les skis, lança le major.
Nous poursuivîmes le survol à basse altitude.
- C'est Greenland, ici !
Effectivement, l'ensemble du continent étant couvert d'une végétation relativement rase. Aucun arbre, des fougères tout au plus.
- Regardez, là-bas, on dirait un terrain de golf.
Il y a même les trous.
- Si c'est est un, les joueurs qui l'utilisent doivent avoir des tailles impressionnantes,
se chiffrant en .. kilomètres.
- Je plaisantais.
Nous choisîmes ne nous poser à proximite de la côte. Il n'y avait bien sûr pas de falaises, pas d'oiseaux, pas d'insectes. Par endroit des plages interminables et à d'autres des sortes de mangroves où les végétaux avaient les pieds dans l'eau. Dans les mousses qui couvraient le sol couraient des êtres ressemblant à des salamandres, porteurs de branchies, comme les axolotl. Nous en capturâmes quelques uns sans difficulté pour les examiner dans le vaisseau puis les naturaliser. Nous lançâmes une douzaine de sondes automatiques qui partirent comme des balles traçantes dans toutes les directions. L'altitude maximale, par rapport au niveau de la mer ne dépassait pas trois cent mètres. Nous savions que corélativement il ne devait pas avoir avoir de fosses océaniques, liées par essence à une tectonique des plaques, de toute évidence absente sur cette planète-là.
- Bon, dit le major, on remonte dans le vaisseau pour faire une exploration des fonds marins.
La nef était largement assez résistante pour nous permettre d'effectuer des recherches dans les fonds peu profonds, ne dépassant pas quelques centaines de mètres. Le major donna, à la voix, l'ordre à celle-cide passer en vision externe. L'ordinateur de bord afficha alors automatiquement l'image de notre environnement sur la paroi interne, modulo une accentuation ad hoc de la faible quantité de lumière reçue par les ocelles tapissant la paroi externe de notre astronef. On voyait de grandes méduses, des masses de poissons cuirassés, des coquillages nageurs ressemblant à ds nautilles. Les fonds étaient tapissés de lis de mer. Les endroits les plus peuplés se situaient autour de geysers sous-marins, de "fûmeurs", assez nombreux semble-t-il.
- Tout a l'air très primitif, ici. C'est bizarre parce que la datation des roches, telles que nous la mesurons avec les sondes semble indiquer au contraire que cette planète est au moins aussi âgée que la Terre.
Nous émergeâmes de l'eau et décidâmes de pique-niquer sur la terre ferme. La nef se posa et sa tarière vint se figer dans le sol, ouvrant ses pétales de manière à fournir un ancrage puissant en cas de coup de vent imprévu. Nous donnâmes à nos habits l'ordre d'acheminer vers nos orifices buccaux la nourriture stockée dans des containers disposés au creux des reins en pratiquant des clignements d'yeux codés. Sur une planète dont on ignore tout il est évidemment exclu de s'exposer librement ou même d'en respirer l'atmosphère. Nos tenues collantes, maintenues automatiquement à deux millimètres de la peau par répulsion électrostatique, nous fournissaient automatiquement toute une ambiance intérieure. Nous voyons une légère brise faire ployer les tiges des fougères mais notre épiderme ne pouvait la ressentir. Nous étions à la fois immergés dans ce décor et totalement isolés de celui-ci, comme des scaphandriers. Seuls les écrans virtuels, affichés devant nous sur simple demande, toujours par des clignements d'yeux codés, nous donnaient des indications sur le degré hygrométrique et la température de notre environnement.
- C'est quand même bizarre, vous ne trouvez pas, Mankiewicz, que tout se soit développé semble-t-il aussi lentement sur cette planète, comme si le temps était en quelque sorte figé. Regardez ce que nous avons vu dans les fonds marins : on se croirait au début de l'ère primaire. En surface il semble que la vie vienne seulement de prendre pied sur la terre ferme. Croyez-vous que le temps, je veux parler du temps biologique, puisse s'écouler différemment en certains endroits du cosmos ?
J'avoue que je ne savais pas trop quoi répondre à cette question et le major s'en aperçut. Je me souvenais d'un voyage que j'avais fait jadis en Islande. J'avais été frappé par la pauvreté de la végétation. Comme il y avait beaucoup d'eau les prés et les terrains moussus ne manquaient pas, certes, mais les arbres étaient pratiquement absents. J'avais visité la forêt islandaise, un emplacement de quelques hectares peuplé de ce que nous aurions chez nous qualifié d'abustes. En fait, en Islande, c'est le volcan Laki qui règne en maître sur la faune et la flore. Ses éruputions sont fluorées. Cela signifie simplement que quand il entre en éruption, pratiquement, tout y passe, animaux comme végétaux. Les hommes sont toujours prêts à quitter l'île si d'aventure leur ombrageux voisin décidait de se réveiller. Mais le Laki dort depuis quelques siècles. Le fond du cratère est occupé par un lac de couleur blanc-vert. On peut s'y baigner, à conditions de ne pas trop prendre appui sur le fond de cette baignoire un peu étrange. En effet, l'eau est chauffée par en dessous. Non-nageurs s'abstenir.
- Oh, major, regardez, major, elle est superbe !
Il n'est pas fréquent d'observer ainsi une météorite frôlant une atmosphère en trajectoire rasante. Au lieu de se volatiliser assez rapidement le bolide peut alors briller de tous ses feux pendant des dizaines de secondes en parcourant tout l'horison.
- Nous noterons cela sur le journal de bord.
La nuit était en train de tomber. La magnétosphère de la planète, très active, révélait alors ses magnifiques couleurs, si vives qu'elles prenaient même le pas sur le scintillement des étoiles de l'arrière-plan. Soudain nous perçûmes des lueurs à l'horizon, comme si quelqu'un tirait un feu d'artifice. Mais nous savions que ça n'en était pas un. J'avais déjà vu une nuit, étant gamin, une pluie d'étoiles filantes un soir d'été. Là, c'est était pareil, mais au lieu de correspondre à des objets de la taille de grains de sable ces trucs devait avoir un diamètre de l'ordre du mètre. Bien que le phénomène se déroulât à la limite de l'horizon on comprenait parfaitement dans la zone intéressée on devait y voir clair comme en plein jour.
- Major, vous savez ce que je pense ?
- Je pense comme vous. Plus vite on aura détalé de cette fichue
planète, mieux ça vaudra.
Instinctivement nous nous étions mis à courir vers la nef. J'entendais la voix du major, tout essoufflé.
- Ca explique l'intense niveau de cratérisation
du satellite. Ca explique aussi pourquoi la vie est restée à un
stade aussi primitif sur la planète. Elle n'en a pas le temps de se développer.
Et ce terrain, avec ses trous...
- Le "terrain de golf" ?
- Ca n'est évidemment pas un terrain de golf. Ces impacts sont récents
: l'herbe n'avait pas encore eu le temps d'envahir les cratères.
- Ouverture trappe d'accès !
Sur cet ordre vocal, la trappe d'accès
s'effaça et l'escalier se déroula. Pendant que nous montions à
bord on entendit ces impacts qui ressemblaient à ceux de grélons.
Il ne restait plus qu'à croiser les doigts. La nef s'éleva à
quelques centaines de mètres du sol, acquit ses paramètres cinétiques,
puis nous basculâmes dans le jumeau. La planète disparut instantanément,
de même que son soleil, les étoiles. Nous étions "de
l'autre côté de l'univers". Nous avions franchi cette membrane
qui séparait les deux mondes à la manière dont une feuille
délimite deux régions : son recto et son verso. Dans le sas de
déconditionnement le major achevait de se débarrasser de sa tenue,
dissoute par des solvants. J'attendis qu'il libère la place pour en faire
autant. Ayant mis en externe je voyais notre nouvel environnement : les masses
nébuleuses rougâtres peuplant le jumeau et correspondant à
d'immenses distributions de matière portées à deux mille
degrés.
- Vous savez, Mankiewicz, ce foutu décor du jumeau où nous allons maintenant évoluer pendant des mois m'a souvent fichu le cafard. Mais jamais de ma vie je n'ai été aussi content d'y retourner.
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